Jean Baudrillard l'inclassable1
Paul François Paoli
(Le Figaro.com)
Sociologue de
formation et philosophe de vocation, auteur de livres traduits dans le monde
entier, Jean Baudrillard est mort hier à Paris à l'âge de 77 ans. Cet
inclassable opposait volontiers la liberté de l'esprit au confort intellectuel
de ses contemporains. Refusant de s'identifier à un quelconque esprit de
système, récusant la figure de l'intellectuel donneur de leçons et prescripteur
de morale, cet anti-Bourdieu était né à Reims en 1929. Après avoir acquis une
formation de germaniste et de sociologue, il fut nommé à la faculté de Nanterre
en 1966, puis au CNRS.
Sensible à la pensée de la déconstruction de la métaphysique chère à ses
compatriotes Jacques Derrida et Jean-François Lyotard, mais aussi influencé par
les théories structuralistes du langage, il imposa une pensée singulière en
quelques livres. On se souvient notamment du Système des objets (1968), de
La Société de consommation (1970) et surtout de L'Échange symbolique et
la mort (1976), peut-être son texte le plus ambitieux, réflexion sur les
notions de don et de dépense, à partir des grands travaux des anthropologues,
en particulier ceux de Marcel Mauss. Resté à l'écart du marxisme, très critique
à l'égard des modes intellectuelles issues des années 1968, il a élaboré une
critique acerbe et ironique de la postmodernité marquée selon lui par l'érosion
des grandes explications du monde et l'hégémonie d'un mode de vie
consumériste.
Pour Baudrillard, nous sommes partie prenante d'un univers où, non seulement,
tout référent transcendant s'est évanoui, mais où la définition même de la «
réalité » objective est devenue problématique, ce dont témoigne la
prédominance des représentations virtuelles du monde sur les valeurs qui
mettent en avant les notions de sens et de vérité.
Une dépression symbolique qui explique un abstentionnisme politique croissant
que nous cherchons à conjurer par une exhortation, elle-même significative de
l'apathie ambiante. Étayées dans Simulacres et simulations (1981), De la
séduction (1979) ou Les Stratégies fatales (Grasset 1984), les
thèses de Baudrillard vont connaître un retentissement considérable aussi bien
en France qu'à l'étranger, notamment aux États-Unis. À partir des années 1990,
le penseur va prendre des positions publiques qui vont susciter une polémique
récurrente, notamment à partir de son livre La Guerre du golfe n'a pas eu
lieu (Galilée) en 1991 où Baudrillard affirmera que la première guerre
contre l'Irak, qui avait donné lieu à une surenchère de « performances
technologiques », n'en avait pas été une, à proprement parler, la guerre
supposant un principe de sacrifice incompatible avec l'idée du « zéro mort »
mais aussi la reconnaissance d'un ennemi non réductible à la fonction de «
voyou ».
Au-delà des guerres contre l'Irak, Baudrillard conteste la notion même d'ordre
mondial, parce que celui-ci suggère l'idée d'un achèvement historique et d'une
conception de l'universel où la figure de l'autre est par définition
rétrograde, barbare ou archaïque.
Pour lui, comme pour l'essayiste Philippe Muray, théoricien critique de
L'Empire du bien, le laxisme et la permissivité de la société démocratique
occidentale ne sont pas incompatibles avec un hypermoralisme qui nous rend
incapable d'appréhender la fonction du « mal » et du « négatif », dont
témoignent la violence ou encore les radicalités politiques ou idéologiques,
réduites à des pathologies qu'il faut éradiquer. Il récidivera dans le rôle de
« mauvais sujet » en affirmant, dans une tribune parue dans Le Monde que « nous
avions tous rêvé » l'attentat du 11 septembre 2001 qui a détruit les tours de
Manhattan, symbole, selon lui, d'une prétention mortifère à la
toute-puissance.
Intervention qui lui vaudra de déclencher les foudres de ceux pour qui ce genre
de rhétorique est, par définition, irresponsable. Inclassable politiquement et
éclectique dans ses domaines d'intervention, il écrira aussi beaucoup sur la
photo et sur l'art, notamment contemporain, qu'il qualifiera de « nul », Jean
Baudrillard est, à certains égards, un moraliste désabusé comme en témoigne la
prose parfois mélancolique de Cool-mémories (Galilée), livre de mémoires et de
réflexions dont cinq volumes paraîtront entre 1987 et 2005. En suggérant
l'évidence et l'irréversibilité de sa civilisation, l'Occident légitime
paradoxalement, à ses yeux, cet « ailleurs » irréductible que représente l'islam
des fondamentalistes. Une série de prises de position qui contribuera à «
démoniser » jusqu'à un certain point un intellectuel atypique, aussi radical
dans son style et ses intuitions que détaché des débats conventionnels.
© Le Figaro
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