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ISSN: 1705-6411
Volume 4, Number 3 (October, 2007).
Special Issue: Remembering Baudrillard
L’hommage Américain à Baudrillard1
Gary Indiana, Sylvere
Lotringer, Douglas Kellner, Norman M. Klein, Mark Poster, Mackenzie Wark, Peter
Halley, Paul D. Miller, Avital Ronell, Rosalind Kraus, Kathryn Bigelow, Jim
Fletcher, Tim Griffin, Chris Kraus, Michael Silverblatt, Michael Tolkin,
Lawrence D. Kritzman, and Eric Gans.
(Les Nouvel Observateur Website: nouvelobs.com)
La mort du dernier grand "French
théoricien", le 6 mars dernier, a ébranlé le monde artistique et
intellectuel américain. Véritable icône de la pensée postmoderne, aux côtés de
Derrida et Foucault, Jean Baudrillard a connu Outre Atlantique une immense
renommée, bien supérieure encore à l’écho qu’il eut en France. Depuis la
parution du "Système des objets" en 1968 jusqu’à ses étourdissantes
conférences sur la guerre d’Irak en 2005 à New York, toute une génération
d’étudiants en fut significativement imprégnée. "Le Nouvel
Observateur" livre aujourd’hui en exclusivité les témoignages inédits
d’une vingtaine de personnalités américaines, qui évoquent ici leurs souvenirs
de l’homme autant que l’impact qu’il eut sur leur oeuvre. Du roman cyberpunk à
la musique électronique en passant par la critique sociale ou les réalisateurs
hollywoodiens, pas un domaine de la culture américaine qui n’ait été puissamment
irrigué par les fulgurantes intuitions de Baudrillard. Hommage à un "cool
prophète".
* * * * *
Gary Indiana, romancier et critique culturel à New
York. Ses livres les plus récents sont "le Syndrome Schwarzenegger",
et le roman "Faire Tout dans l'obscurité". En France, il a publié
"Perverse indifférence" aux éditions de l’Aube et "Trois de mois
de fièvre" chez Phébus. Il collabore également au "Purple
Journal" de Paris.
Baudrillard en rirait dans sa tombe
s’il m’entendait le qualifier d’"intellectuel authentiquement
original". Ce penseur capable de débusquer l’artifice derrière chaque
artefact a su nous faire voir, avec un sang-froid aussi comique que dérangeant,
l’identique dans la différence : son coup de génie, c’est la révélation que
toute révélation vise à dissimuler sa complicité avec l’objet révélé. Nous
sommes "agis" par des dichotomies illusoires, alors que nous croyons
agir en choisissant parmi des options qui justement perdurent parce que
chacune, secrètement, soutient l’autre, renforce l’autre, agit en lieu et place
de l’autre. Ainsi la gauche accomplit-elle la tâche de la droite et
réciproquement, dans un jeu d’apparences sans cesse reconfigurées qui ne
recouvrent rien.
Les textes que Baudrillard a
consacrés à l’Amérique constituent l’analyse la plus astucieuse et la plus
lucide des États-Unis depuis celle de Tocqueville. Pour paraphraser un auteur
ultérieur, voilà effectivement un pays qui aspire plus que tout à une tragédie
qui se termine bien. Baudrillard a su comprendre que, pour l’Amérique, c’est la
tragédie qui est le happy end, et le happy end la tragédie. Et qu’aujourd’hui
c’est le monde entier qui est devenu l’Amérique, une terre d’ombres projetées
par d’autres ombres plutôt que par les occupants de la caverne de Platon.
L’équivalent actuel de cette caverne, comme Baudrillard l’a prouvé, c’est
Disneyland : au dehors le parc d’attractions, au dedans un camp de
concentration. Mais en fait, ni le dehors ni le dedans n’ont de réalité, et ce
sont des lieux identiques. Le génie insidieux du capitalisme, c’est sa capacité
à annuler la différence entre un camp de concentration et un parc
d’attractions. En 1970, dans sa conférence
"L’Obsolescence du concept freudien d’homme", Marcuse avait inventé
l’expression "démocraties totalitaires". L’oeuvre de Baudrillard en a
offert une illustration dynamique, mais elle ne s’en est pas tenue là. Lors
d’une polémique aussi célèbre naguère qu’oubliée aujourd’hui, Marcuse avait
lancé à Norman O. Brown : "Un avion est peut-être un symbole phallique, mais
il vous permet aussi de faire Vienne-Paris en trois heures." Baudrillard a
à la fois étayé et rendu caduc cet argument. Aujourd’hui, certes, le symbole
phallique met moins de trois heures pour vous transporter de Vienne à Paris,
mais vous n’allez littéralement nulle part, vous vous contentez d’échanger un
décor de carton-pâte contre un autre : la scène demeure vide d’acteurs,
uniquement peuplée d’ombres asservies au capital. [Traduit de l’anglais par
Serge Chauvin]
* * * * *
Sylvere Lotringer, critique, philosophe, et directeur
de la revue Semiotext(e). Il a introduit la "French Theory"aux États
Unis. Il a notamment publié "Fous d’Artaud" aux éditions Sens et
Tonka en 2003, "Oublier Artaud" avec Jean Baudrillard en 2005, ainsi
que "A satiété" chez Désordres en 2006.
"Un philosophe asymétrique"
Dire de Jean Baudrillard qu’il
était un "original" serait paradoxal - même s’il l’était
véritablement - puisqu’il niait qu’un quelconque original soit encore possible.
Il avait annoncé cette Bonne Nouvelle dans des textes que j’ai publiés pour la
première fois en anglais a New York en 1983 sous le titre de Simulations. Le
petit volume s’y était propagé comme une traînée de poudre, assurant la
renommée durable de Baudrillard dans le monde artistique américain. Métaphysicien
par inclination et sociologue par défaut (il n’était ni l’un ni l’autre, et ne
les invoquait tous deux que par provoc), Baudrillard y était tombé comme un
météore, un étrange attracteur venu on ne savait d’ou, ni où il pouvait aller,
peut-être plus américain que les Américains eux-mêmes à force d’être français.
(Les Français, depuis, ont choisi de faire exactement le contraire). Peu
d’artistes outre-Atlantique s’étaient rendu compte qu’il proclamait la fin du
principe de réalité auxquels ils continuaient à s’accrocher par habitude, faute
de savoir quoi en faire, les Américains n’ayant pas de principes a proprement
parler. (C’est le ressort de leur pragmatisme, d’ailleurs un peu surfait).
Certains, agitant leur propre lanterne à la lumière de ce monolithe, avaient
bien essayé de se mettre à sa traîne et de s’improviser artistes
“simulationistes,” mais Baudrillard les avait laissé tous penauds loin
derrière. La simulation ne se simulait pas, elle ne pouvait que se simuler
elle-même. Ce qu’ils avaient pris pour un séduisant paradoxe, ou une critique
new look de la société du spectacle, venait décidément d’ailleurs. Il
s’emportait en fait sur une vision embrassant l’histoire entière de l’humanité,
les sociétés surgissant et s’évanouissant les unes après les autres comme des
châteaux de cartes, les plus sages (puisque primitives) réussissant à imploser
au ralenti, les autres - les nôtres - se ruant allègrement vers leur propre
disparition. C’était le début d’un malentendu cordial qui aura duré jusqu’à sa
mort, et lui survivra jusqu’à ce que le monde s’ensuive. Lui-même a peu fait
pour dissiper le quiproquo a quoi il devait sa célébrité, mis a part quelques
accès de ras-le-bol, dont sa violente attaque contre la gauche (Le Complot des
imbéciles) mais aussi contre le monde artistique (Le Complot de l’art), deux
pamphlets assez mal pris, d’ailleurs, et encore moins compris, et qui se sont
pourtant révélés prophétiques. Il n’est que de regarder la pollution insensée
de tout ce qu’on était accoutumé d’appeler “l’art” pour se rendre compte de la
justesse de ses analyses. Baudrillard n’avait rien à faire d’une gauche qui
l’était jusqu’à la droite, ou d’un art qui ne songeait qu’à en faire des
affaires tout en se targuant du privilège de la création. Projetée sur grand écran dans le
film culte par excellence, The Matrix, la simulation elle-même, par essence
subversive, a fini par devenir un énorme succès d’affiche, faisant de son
auteur une grande vedette internationale. Baudrillard n’en demandait pas tant,
étant conscient, avec Marcel Mauss, que tout don doit s’expier. C’est
d’ailleurs la raison pour laquelle il avait décidé d’“oublier Foucault”, comme
il avait oublié Nietzsche et Artaud, hommage un peu poussé, il est vrai, envers
un de ses maîtres en généalogie, mal compris de ceux que ne savent pas que ce
que l’on “oublie” fait partie de soi-même.
Le vedettariat n’était pas son
style. Il est vrai qu’une fois – une seule fois – dans un casino du Nevada près
de Las Vegas, ayant accepté à contrecoeur d’endosser une veste de lumière à la
Elvis Priestley, il était monté sur scène devant la foule de ses jeunes
admirateurs et avait fini par prendre un certain plaisir a déclamer les paroles
de son “motel-suicide” devant le rock-band de l’artiste Mike Kelley. Mais
c’était prêcher dans le désert, du moins celui du Nevada, et on pouvait
certainement s’y passer du réel. Pour une idole des foules qui faisait
désormais salle comble à New York à chacune de ses apparitions (on n’est jamais
fêté en son propre pays), Baudrillard manquait en fait, mais spectaculairement,
de présence et charisme. Il n’avait rien du dandy ou de l’excentrique que l’on
aurait imaginé à lire ses écrits. Tout comme l’écrivain visionnaire William
Burroughs, à qui on pourrait le comparer, il était "El hombre invisible",
et d’autant plus visible pour cela. À vrai dire, Baudrillard lui-même n’avait
pas hésité à se donner l’image cool que démentait son apparence bonhomme. Il
avait lui-même intitulé, ironiquement, ses journaux intimes Cool memories. Et
son écriture, faite d’humour radicale et de cynisme (il faut savoir être
cynique envers ceux qui le méritent), était certainement assez cool pour
chroniquer comme il le fallait les derniers soubresauts d’une civilisation
acharnée à se dépouiller de ses valeurs les plus vitales, mort comprise, et
méritant le sort qui l’attend.
En compagnie de Marshall McLuhan et
de son ami Paul Virilio, Baudrillard a été le grand théoricien d’un
environnement électronique de plus en plus pris, comme l’araignée, dans sa
propre toile. On s’imaginait, à tort, qu’il passait son temps a surfer
l’internet ou restait collé à la télévision (non pas une, mais cinq à la fois),
alors qu’il n’avait jamais cessé de taper de deux doigts à la machine et
évitait soigneusement le petit écran. Il en avait, une fois pour toutes,
décrypté le code. Comme les masses auxquelles il avait généreusement attribué
sa propre allergie aux médias, il se déplaçait plutôt en silence et derrière
l’écran. Enfant-bulle, Baudrillard a toujours fait en sorte de ne pas être contaminé
par ce qui le fascinait le plus, virus électroniques compris. Comme les
Situationnistes, il n’avait que mépris pour la culture et ses pitoyables
avatars médiatiques, dont il était par force devenu l’analyste le plus lucide.
Dans un monde où les différences sont en voie de disparition, il avait réussi à
préserver sa propre indifférence, cultivant le vide philosophique dans l’espoir
que de véritables événements finiraient par s’y prendre. “Pataphysicien à vingt
ans, situationniste à trente – utopiste à quarante – transversal à cinquante –
viral et métaleptique à soixante – toute mon histoire,” résumait-il en 1990
dans Cool Memories II. Pour un philosophe qu’on disait détaché de tout, il en
est peu qui, autant que lui (et bien plus que les journalistes eux-mêmes) aient
collé a l’évènement. Et lorsque celui-ci a soudain fait irruption – pas l’acte
manqué de l’an 2000, mais celui, réussi, du 11
Septembre 01 – ayant gardé à son intention un espace secret dans sa théorie, il
s’est révélé le seul capable de le reconnaître pour ce qu’il était. Son superbe
"Requiem pour les Twin Towers» a été égal à l’événement, prolongeant sa
puissance disruptive au lieu d’empiler, comme on l’a fait, des explications
justes faites pour l’ensevelir. Il a fait en sorte que ce geste sans précédent
absorbe tout ce qui le précédait ou qui pouvait le suivre, comme une bombe a
neutron explosant a l’échelle du monde entier, sans laisser derrière lui de
traces "historiques". C’était bien le moins qu’on pouvait espérer
d’une réflexion à la mesure de ce temps qui, littéralement, a perdu le temps.
Seul un philosophe asymétrique comme lui était capable de saisir au vol des
stratégies de ce calibre. Un pataphysicien de la première heure, il n’a cessé
jusqu'à sa mort de porter une bombe – le monde – dans sa gidouille.
Baudrillard n’était pas un
philosophe universitaire, mais il était bien plus philosophe que beaucoup
d’autre reconnus comme tels, étant un poète de la pensée, et un prophète du
présent, capable d’anticiper avec une précision hallucinante la forme que le
monde allait prendre. L’avenir le passionnait d’autant plus qu’il n’en espérait
rien. Il était - on a tout juste commencé à s’en rendre compte - un des esprits
les plus politiques de notre époque, d’autant plus iconoclaste et percutant
qu’il n’avait aucun respect envers ceux qui se réclamaient d’elle.
Contrairement à ce que la plupart des gens peuvent penser, il reste un des
penseurs les plus réalistes de notre temps.
* * * * *
Douglas Kellner, professeur de Philosophie de l’éducation
à UCLA (Los Angeles). Il est l'auteur de "Théorie Critique, Marxisme et
Modernité", "Jean Baudrillard : du Marxisme au Post-modernisme et
au-delà", et de "Théorie Post-moderne : Interrogations critiques,
spectacle médiatique et crise de la démocratie".
Baudrillard a toujours eu moins
d’influence en France qu’à l’étranger, notamment dans les pays anglo-saxons. Il
incarne parfaitement le "maître à penser mondialisé", l’intellectuel
qui compte des lecteurs et des disciples dans le monde entier, même si à ce
jour on n’a pas vu émerger d’école baudrillardienne. Son influence s’est
exercée pour l’essentiel aux marges de diverses disciplines qui vont de la
sociologie à la philosophie en passant par l’histoire de l’art. Il est donc
difficile d’évaluer son impact dans un domaine universitaire précis. Peut-être
son importance vient-elle avant tout de ce qu’il s’inscrit dans la réaction
postmoderne contre la modernité.
Alors même que son oeuvre devenait
extrêmement populaire, l’écriture de Baudrillard s’est faite de plus en plus
ardue, voire hermétique. C’est dans Les Stratégies fatales (1983) que se
manifeste le plus clairement son évolution vers des spéculations métaphysiques,
mais une métaphysique d’un genre bien particulier, fortement inspirée par la
pataphysique. L’univers de Baudrillard, comme celui de Jarry, est régi par la
surprise, le renversement, l’hallucination, le blasphème, l’obscénité, un désir
de choquer et de scandaliser. Selon ce drôle de scénario métaphysique, les
objets triomphent des sujets, dans la prolifération "obscène" d’un
monde d’objets si incontrôlé qu’il déjoue toute tentative pour le comprendre,
le conceptualiser, le canaliser. Au bout du compte, Baudrillard apparaît comme
un théoricien complètement idiosyncrasique qui a poursuivi sa propre voie et
développé son propre mode d’écriture et de pensée. C’est peut-être en tant que
provocateur qu’il s’est révélé le plus précieux. Il a connu un long et beau
parcours, et son ironie acerbe, ses provocations, ses défis à la pensée et au
discours contemporains vont cruellement nous manquer.
* * * * *
Norman M. Klein, critique, historien et romancier à
Los Angeles. Il est l’auteur de "L’histoire de l’oubli : Los Angeles et
l’effacement de la mémoire", et "Du Vatican à Vegas : histoire des
effets spéciaux". Son prochain livre s’intitule "L’imaginaire du 20è
siècle".
Si Baudrillard a été salué aux
États-Unis dès ses premiers livres, notamment Le Miroir de la production, c’est
surtout dans les années quatre-vingt, après la traduction dans Semiotext(e) de
son essai "La Précession des simulacres", qu’il est devenu un
prophète pour les critiques et les artistes américains. Et dans les décennies
qui ont suivi, il est resté pour nous une figure canonique. Ses lamentos
ironiques chroniquaient l’omnipotence croissante de l’économie du spectacle
dans la guerre, la culture "post-urbaine", les médias.
Par-dessus tout, il offrait aux
auteurs américains des perspectives de libération, même si à vrai dire ils ne
les ont guère exploitées. Il a laissé entendre, non sans panache, que tous les
systèmes d’objectivité littéraire se réduisaient désormais à des constructions
artificielles, à des fictions se faisant passer pour des réalités. Il a même
retracé, sur un mode ludique, des pérégrinations à la Raymond Roussel dans une
Amérique imaginaire, d’une voix qui transformait le témoignage vécu en roman
picaresque philosophique.
Il est flagrant que, trop souvent,
les Américains en ont fait un auteur canonique et révéré, une preuve
ontologique de l’existence de Dieu, telle l’idole d’une secte gnostique.
Nombreux étaient les universitaires et les critiques qui le citaient comme s’il
s’agissait du Tout Nouveau Testament, en parfaite contradiction avec sa pensée.
Manifestement, il n’était pas dupe, loin de là.
L’oeuvre de Baudrillard m’a appris
que le signe était trompeur et certainement pas univoque, et que l’essor de
l’économie du spectacle substituait aux formes dialectiques de la culture un
simple tourisme d’élite ou de masse. Je ris volontiers en repensant à lui : je l’imagine
écoutant dix milliards de bouches croquer machinalement du pop-corn.
Baudrillard a trop souvent fait
l’objet d’un malentendu aux Etats-Unis : on l’a pris pour un prophète qui
conférerait une allure exotique et pittoresque à l’impérialisme du spectacle.
Je vois en lui une figure bien différente, même si, honnêtement, je me suis
fréquemment demandé s’il ne se sentait pas mal à l’aise d’avoir rejeté la
logique de son argumentation initiale en redéfinissant la simulation à partir
des années quatre-vingt-dix.
De fait, qu’est-il resté, après la
fin de la guerre froide, du simulacre dans sa version de 1981 ? Rappelons les
faits : en 1981, du moins dans le Paris de Baudrillard, on pouvait définir le
simulacre comme une copie qui n’avait pas besoin d’original. Dès 1991, les
choses avaient changé : le simulacre était devenu l’original. Il s’imposait
comme le centre lumineux de toute mondialisation des marques. Ce simulacre
actualisé n’avait rien d’un nocturne pictural fêlé (à tous les sens du terme),
ni d’une "matrice". C’était simplement l’état d’esprit propre à faire
vendre n’importe quoi.
Baudrillard apparaît ainsi comme
une source première pour les historiens. Il a su analyser de façon très
convaincante l’évolution de la simulation. Même son malaise d’après 1989 est
révélateur de l’adaptation à une nouvelle étape de l’Histoire. Ainsi
passera-t-il à la postérité pour être devenu justement ce qu’il croyait
impossible : une figure historique d’une stature aussi impérieuse qu’ironique,
un anti-sage, un structuraliste. À nous désormais de traquer le fantôme cruel
qu’il a brillamment poursuivi si longtemps. [Traduit de l’anglais par Serge
Chauvin]
* * * * *
Mark Poster, professeur d’études du cinéma et des
médias à l’université de Californie (Irvine). Il a traduit "Le Miroir de
la production" de Jean Baudrillard et publié "Jean Baudrillard:
Selected Writings".
Les marxistes américains ont
réservé à Baudrillard un accueil mitigé. Certes, leur théoricien majeur,
Fredric Jameson, était très lié à Jean dans les années soixante-dix, lorsque
tous deux enseignaient à San Diego. L’essai, aussi célèbre qu’influent, que
Jameson a consacré en 1984 à la culture postmoderne trahit fortement
l’influence de Baudrillard. Mais d’autres, tel Douglas Kellner, disciple de
l’école de Francfort et passionné par l’oeuvre de Marcuse, étaient plus
réservés. Ils étaient gênés par le manque d’attention que Jean semblait
accorder au processus du travail, et craignaient qu’il ne détourne l’attention
d’une analyse sérieuse des modes de production. Et souvent ceux qui abordaient
exactement les mêmes problèmes que Jean – tel Stuart Ewen, dont l’ouvrage
Consciences sous influence, consacré à la publicité, a connu un retentissement
considérable – ont soit critiqué soit purement et simplement ignoré son
travail. Sa dissection fascinante de la culture contemporaine semble avoir
rebuté, voire effrayé certains marxistes américains.
Son oeuvre n’en a pas moins touché
un vaste public, à l’échelle de l’université américaine. Ses textes sur
l’hyperréalité et le simulacre ont été lus par des dizaines de milliers
d’enseignants et d’étudiants. Ses analyses et ses dénonciations de la culture
médiatique ont inspiré d’innombrables auteurs et fortement infléchi
l’orientation de la pensée critique américaine dans le domaine de la culture
populaire. Ainsi n’est-il plus possible d’étudier Disneyland sans faire
référence aux remarques brèves mais fécondes qu’il y a consacrées. De fait,
avec Michel de Certeau, Baudrillard a selon moi davantage inspiré les études de
la culture contemporaine médiatisée que n’ont pu le faire les épigones
américains de l’école de Birmingham et du mouvement des études culturelles.
M.P. [Traduit de l’anglais par Serge Chauvin]
* * * * *
McKenzie Wark, professeur associé de sociologie à la
Nouvelle École pour la Recherche Sociale de New York. Il est l’auteur du
"Manifeste d’un Hacker", publié en France aux éditions
Criticalsecret.
Selon Baudrillard, notre foi dans
le réel n’est qu’une forme élémentaire de vie religieuse. Si l’on trouve pléthore
de philosophes "réalistes", surtout en Amérique, personne en revanche
n’ose remettre en question la réalité même du réel. La pensée de Baudrillard ne
visait pas à démasquer l’irréel ; elle préférait se situer en dehors du
processus de falsification. Pour lui, la théorie se rapprochait de la poésie :
une opération consistant à réduire à néant le pouvoir du signe, voire à créer
du néant à partir de ce pouvoir. Toutes ses thèses sont marquées par une
tristesse radicale, et néanmoins toujours exprimées sous une forme des plus
heureuses. Après l’échec de tant de projets apparemment "radicaux",
il a poursuivi le dernier qui lui semblait possible, un échange symbolique
échappant à la prolifération incessante de signes indéterminés. Il a restitué
le monde au monde tel qu’il lui avait été donné : sous forme d’énigme. Du moins
l’avait-il rendue plus élégante et plus étonnante. [Traduit de l’anglais par
Serge Chauvin].
* * * * *
Peter Halley, célèbre peintre et critique d'art
new-yorkais. Il appartient au mouvement artistique simulationiste, né dans les
années 80 et inspiré des idées de Jean Baudrillard. Il est aussi directeur des
études de Peinture de troisième cycle à Yale.
La mort de Baudrillard a fait
l’effet d’un choc, tant son oeuvre était justement hantée par la mort. Dans son
essence même, le simulacre s’apparentait à une construction sophistiquée conçue
pour nier la mortalité. Et l’écriture de Baudrillard représentait l’apothéose
de la théorie linguistique du vingtième siècle, définissant le langage comme un
"échange en soi", hermétique, autonome et tout-puissant.
Baudrillard s’est détourné de
l’engagement politique qui régnait dans la philosophie française depuis Sartre.
Il a rejeté l’existentialisme de Heidegger, lui préférant l’américanisme de Warhol
et de Walt Disney. Dans son système de simulacres, le langage s’affranchit
enfin de tout référent et de tout signifié : il se libère des contraintes du
réel. Baudrillard était un alchimiste, un magicien qui jouait du langage. Loin
de se cantonner à la poétique ou à l’interprétation, Baudrillard a donné au
langage les moyens de réécrire le monde. Par la magie de son écriture, il a
balayé les réalités du pouvoir, du travail, de la politique, et même de la
mort. [Texte traduit par Serge Chauvin].
* * * * *
Paul D. Miller alias DJ
Spooky the Subliminal Kid. Figure de l’underground artistique new-yorkais et
invité de la dernière Biennale de Venise, il est surnommé "le Boulez des
platines". Son premier livre "la Science du Rythme" (2004)
portait sur l’art contemporain et la culture du disc-jockey. Son premier film
"La renaissance de la nation", réalisé en hommage au chef d’oeuvre de
D.W. Griffith’s "La naissance de la nation" de 1915, sortira dans
quelques mois sur les écrans. "Baudrillard : à la recherche du monde
perdu"
J’ai fait la connaissance de Jean
Baudrillard il y a plusieurs années, lors d’un colloque organisé au Whiskey
Casino de Las Vegas par Chris Kraus et Sylvère Lotringer, de la revue
Semiotext(e), et consacré aux processus aléatoires. Inutile de dire que le
cadre était idéal pour une telle réflexion : au vacarme perpétuel des machines
à sous répondait le va-et-vient continuel des congressistes entre débats et
salles de jeu. Baudrillard avait prononcé sa conférence en costume lamé, tel un
simulacre d’Elvis, tandis que je filtrais électroniquement la mienne pour lui
donner un son aquatique. En y repensant, il me paraît évident que nous étions à
la veille d’un tsunami philosophique et esthétique bouleversant la notion
d’échange intellectuel à l’heure des hypermédias. Aujourd’hui, l’omniprésence
dans la vie quotidienne d’Internet, du téléphone portable ou du i-Pod, la
mondialisation d’événements médiatiques tels que le 11 septembre ou le SRAS,
nous font comprendre à quel point sa pensée était prophétique. Baudrillard
demeure avant tout le philosophe qui nous a mis en garde contre les simulacres,
et les événements actuels – la guerre en Irak, l’économie mondialisée, la
destruction de La Nouvelle-Orléans par l’ouragan Katrina – nous rappellent
brutalement que nous vivons dans un monde qui a de moins en moins prise sur la
"réalité" sous-tendant les mythes de l’époque. Dans ce monde de
paysages artificiels et lugubres, où l’on ne peut échapper aux conséquences
psychologiques des transformations sociales, écologiques et technologiques, ses
paroles lumineuses nous montraient comment donner un sens aux mille façons dont
notre espèce humaine détourne la nature. Moi-même, simple étudiant au début des
années quatre-vingt-dix, je voyais en lui une figure intellectuelle capable de
dissiper le flou du malaise culturel américain dans cette période post-tout.
J’étudiais la littérature française à une époque où l’Amérique semblait
hypnotisée par la fin de la guerre froide : je suivais des cours où
s’égrenaient les noms de Derrida, Foucault, Deleuze, Guattari, Lyotard,
Baudrillard, Althusser, Lacan, ponctués par ceux de Badiou, Kristeva, Hélène
Cixous, Luce Irigaray, Monique Wittig… La liste était longue, mais on m’aura
compris : ce que toutes les figures de ce panthéon ont en commun, c’est sans
doute la quête désespérée de nouveaux outils intellectuels pour saisir comment
le paysage médiatique, presque inconsciemment, envahit et fait éclater
l’intériorité de l’individu.
Ce que je dois à Baudrillard, c’est
une mise en doute, un droit au soupçon : soupçon face aux intentions des
gouvernements, des entreprises, des idéologies et même des gens. Comme celle
des écrivains de science-fiction J. G. Ballard ou Bruce Sterling, son oeuvre
oscillait entre la description du monde au présent et l’inquiétante étrangeté
des réseaux qui font tenir "le réel". Pour lui, le
"simulacre" prolongeait le "spectacle" de Guy Debord : la
"révolution" se confondait avec l’hyper-consumérisme, et chacun la
pratiquait en guise de "liberté". Mais c’est un libre choix, bien sûr… Je
n’insinue rien, je me demande simplement où sont passés le doute et le soupçon
qui naguère faisaient trembler le monde.
J’ai écrit ces lignes tout à
l’heure, sur un vol Tokyo-Istanbul, et à présent, au cybercafé de l’hôtel Buyuk
Londra, je relis Baudrillard, le maître du soupçon, comme s’il disait : ne
conçois jamais d’idée que tu ne puisses garder pour toi. Je médite cette
intuition, qui mène à une méta-critique : elle postule une pensée moderne
fondamentalement distante et secrète, que l’on ne saurait proférer qu’au titre
de discours marginal et périphérique. En cette aube du XXIe siècle, du nouveau
Nouveau Monde, à l’ère des kamikazes, des présidents fous, des milices
fondamentalistes et des armées privées multimédias, la voix de Baudrillard doit
résonner en nous : elle nous dit que ce que nous chérissons aujourd’hui, ce
sont les séductions de la réalité. Nous exprimons le monde. Nous réformons,
nous remixons, nous reformatons l’assentiment du monde occidental. Une telle analyse
est plus cruciale que jamais. Elle est bien loin, l’époque du Vietnam. Il faut
réécrire le scénario : pour nous, enfants de la fin du vingtième siècle, la
mémoire est une denrée rare. Quand on regarde dans le rétroviseur… Mai 68 va
fêter ses quarante ans, et notre génération ne repense guère aux bonzes
s’immolant par le feu, à Mao, à Staline et à l’origine des problèmes actuels.
Je repense à ce moment presque innocent du milieu des années quatre-vingt-dix
où Baudrillard, en costume lamé, nous a rappelé que ce sont les processus
aléatoires du monde qui nous procurent de la joie. Par ce simple geste, il a je
crois montré la voie à bien des jeunes artistes, écrivains et musiciens, en
ravivant cette vérité : un autre monde est possible. [Texte traduit par Serge
Chauvin].
* * * * *
Avital Ronell, philosophe deleuzienne de renommée
internationale, professeur à l’université de New York. En France, elle a publié
"Telephone Book" chez Bayard, ainsi que "Stupidité" et
"American Philo" aux éditions Stock.
Jean Baudrillard a lancé un
chantier de réflexion qui, pour beaucoup d’entre nous, semblait enfin prendre
au sérieux l’insurrection nietzschéenne et dépasser les étapes balisées de la
modernité. Il a désinhibé tout un domaine de pensée, l’arrachant à la stagnation
et au poids écrasant d’un certain monumentalisme historique. Il a été parmi les
premiers à prendre la tangente, à mettre à nu les limites fictives et les
systèmes illusoires, tous ces dispositifs de dissimulation et de malaise
référentiel sur lesquels s’appuyaient nos tendances discursives. Loin de
remplacer une autorité épuisée par une autre, il a dévoilé les complexités
(souvent occultées) du sens et de la scène de l’inconscient politique. Par
ailleurs, ce qui nous frappait, c’était le potentiel d’agression – souvent
rafraîchissant, toujours stupéfiant – dont pouvait témoigner son oeuvre, à
l’encontre de Foucault par exemple. Il a introduit un ton nouveau, brusque et
tranchant, dénué de pathos, dans les rapports qu’on croyait entretenir avec des
prédécesseurs glorieux et souvent intouchables. [Traduit de l’anglais par Serge
Chauvin]
* * * * *
Rosalind Krauss, critique d'art et professeur à
l'Université de Columbia à New York.
Le contrefactuel, ce paradoxe qu’on
oppose stratégiquement aux faits historiques, nous demande de spéculer sur le
"et si… ?" : et si, par exemple, l’oeuvre de tel ou tel auteur
n’avait jamais été publiée ? et si les vainqueurs de telle ou telle guerre
l’avaient perdue ? Dans le cas de Jean Baudrillard, les historiens et critiques
d’art pourraient méditer sur cette période qu’on a baptisée le postmodernisme
en se demandant : "et si les réflexions de Baudrillard sur le simulacre et
le “fétichisme du signifiant”, autrement dit l’“objet comme signe”, étaient
restées inconnues ?" Son oeuvre théorique a été en effet considérée comme
essentielle, au point que son article "La Précession du simulacre"
figurait en bonne place dans l’anthologie Art After Modernism: Rethinking
Representation ["L’Art après le modernisme : repenser la représentation"],
dirigée par Brian Wallis et publiée en 1984 par le New Museum of Contemporary
Art de New York.
Parmi les artistes dont la pratique
serait inconcevable sans cette contribution au discours esthétique figurent
Cindy Sherman, Andy Warhol ou Robert Rauschenberg.
Le modernisme a renoncé à la
représentation pour privilégier le matériau comme origine démontrable d’un
tableau ou d’une sculpture : la surface picturale ou sculpturale reproduisait
en termes abstraits cette origine physique. Le simulacre, qu’on pourrait
définir comme une copie sans original, pousse Baudrillard à citer la parabole
de Borges sur la carte géographique qui finit par recouvrir complètement le
territoire qu’elle est censée représenter, au point que le double se confond
avec l’objet réel. Il ne s’agit plus, explique-t-il, de simuler un être ou une
substance de référence. Il s’agit d’engendrer par des modèles un réel sans
origine ni réalité : un hyperréel. Le territoire ne précède plus la carte, et
il ne lui survit pas. Désormais, c’est la carte qui précède le territoire.
L’idée d’une copie sans original a
été exploitée par les artistes postmodernes pour saper l’idée d’un sujet humain
à l’origine de ses propres actions, pensées ou expressions. S’il faut lire les
sujets de Cindy Sherman comme une simple agglomération de tous les films,
slogans publicitaires et autres spectacles marchands qui précèdent l’existence
même du sujet, alors on peut y voir des simulacres. On retrouve la même
présentation de la conscience comme simple simulacre dans les combines
(assemblages) de Rauschenberg comme dans les portraits de Warhol.
La "précession du
simulacre" chère à Baudrillard est également illustrée par l’architecture
postmoderne, qui renverse l’idée, héritée du Bauhaus, selon laquelle "la
forme suit la fonction" : dans cette optique, l’extérieur d’un édifice
était censé en exhiber les structures internes, des pilotis le séparaient du
sol pour en rendre visible l’infrastructure, et les sols dépassaient en
porte-à-faux de ces pilotis (créant un espace horizontal baptisé
"cantilever") pour révéler l’existence de poutrelles métalliques
cachées formant une charpente interne destinée à supporter à la fois la gravité
et les tensions latérales.
À l’inverse, les architectes
postmodernistes, tels que Michael Graves ou Robert Venturi (ou Philip Johnson
dans la dernière partie de sa carrière) ont renié cette doctrine au profit d’un
habillage ornemental qui représente des colonnes classiques ou des enjolivures
rococo, rejoignant ainsi Baudrillard et sa théorie radicale de "l’objet
comme signe". Baudrillard lui-même avait proclamé l’avènement historique
de cette redéfinition, à peu près en ces termes : le passage de signes qui
dissimulent quelque chose à des signes qui dissimulent qu’il n’y a rien marque
un tournant décisif. Les premiers supposent une théologie de la vérité et du
secret (dont procède encore la notion d’idéologie). Les seconds inaugurent une
ère de simulacres et de simulation. [Traduit de l’anglais par Serge Chauvin].
* * * * *
Kathryn Bigelow, réalisatrice hollywoodienne majeure.
On lui doit par exemple "Point Break" en 1991 ou "Strange
Days" en 1995.
Que peut-on dire de Baudrillard ?
Ses visions étranges et percutantes ont capturé l’époque, et son pouvoir de
prédiction –il s’est aperçu très tôt de la montée en puissance des médias,
était exceptionnelle. Quand j’ai fait mon propre film SF de réalité virtuelle,
"Strange Days", Baudrillard exercé une forte influence sur ma pensée.
Sa prescience de l’hyper-réalité –d’un monde dans lequel l’image apparaît comme
plus réelle que l’original- a été une inspiration constante, comme un bain
révélateur de photographie, colorant chaque plan, donnant forme au film. Sa
disparition crée un vide immense, qui va se faire profondément ressentir dans
ce monde média-centré.
* * * * *
Jim Fletcher, poète, écrivain. Il est aussi acteur et
joue dans la troupe des "New York City Players".
Peut-être que les choses sont plus
faciles à voir au commencement, ou juste avant le début, au moment où c’est un
peu comme si vous étiez en train de les inventer plutôt que de les décrire.
C’est plus facile, mais cela exige un genre très spécial de modestie combiné au
délire dans la quête. Quand vos livres ont été publiés pour la première fois
aux Etats unis, je les ai trouvé formidables parce que vous articuliez des
choses qui étaient bien là mais pour lesquelles il n’existait pas de concept.
Ou alors votre formulation était la meilleure, parce qu’elle n’était ni
prescriptive ni une lamentation, bien que vous parliez d’une immense désolation
déjà à l’oeuvre ! mais vos écrits semblaient toujours être là et pas là, ils
semblaient compter et ne pas compter-
Nous sommes en plein dedans. Nous
avons grandi dans ce rien. Nous le reconnaissons, et Nous le sommes. Vous nous
décriviez, nous. Et c’est drôle d’être soi-même décrit. C’est notre part de la
dialectique. De nous fourvoyer à votre propos. C’est notre droit.
Pardonnez-nous d’être excités. D’attraper le ballon et de courir avec – dans la
mauvaise direction ! Peut-être que le fait d’être compris n’est pas si
formidable, peut-être est-ce surestimé.
Lorsque j’ai voulu me pencher plus
sérieusement sur votre sujet, je suis allé à la librairie Labyrinth et j’ai
acheté cinq livres : le "Coran" avec une couverture dorée pour vingt
dollars ; une traduction améliorée de la "République" de Platon pour
quinze ; la meilleure édition du "Symposium" parmi les nombreuses
disponibles pour treize ; "Acteurs et Chanteurs" de Richard Wagner
pour 4,98 dollars, et votre "Symbolic Exchange and Death", en livre
de poche, qui ne se trouvait pas dans la section Philosophie mais dans la
section Cultural Studies, pour – et cela m’a surpris, j’ai cru qu’il s’agissait
d’une erreur – 55 dollars. En rentrant chez moi dans le train j’ai acheté un
exemplaire du New York Post. C’était le jour où Imus a été viré [Don Imus est
une star des médias américains. Début avril, il avait traité les basketteuses
de l’équipe de la Rutgers University, qui venait de perdre le championnat
universitaire du Tennessee, de "nappy-headed hos", ce qui revient à
les traiter de prostituées noires. La déclaration fit scandale]. Je me suis mis
à lire tous les titres (par exemple "Voyage d’affaires fatal") et je
suis sorti au niveau de la 96è rue pour attendre l’express, en oubliant tous
les livres sous mon siège dans un sac blanc. Des larmes me sont montées aux
yeux. C’est seulement maintenant que je réalise que j’aurai pu rattraper la
ligne locale avec l’express et peut-être récupérer mes bouquins!
* * * * *
Tim Griffin, poète et écrivain new-yorkais, éditeur
en chef de la revue "Artforum International". Il a publié de très
nombreux essais, dont "Contamination" en 2002, en collaboration avec
l’artiste Peter Halley.
"Je n’ai jamais lu
Baudrillard", a dit un jour le peintre Richard Prince en réponse à un
journaliste qui lui demandait de citer les théoriciens des médias qui avaient
pu l’influencer dans les années 80. Cette déclaration est plutôt suspecte, mais
peut-être également juste pour cette raison précise : l’influence réelle de Baudrillard
sur le monde de l’art a longtemps semblé résider dans son obscurité même – dans
sa présence et son absence simultanées, dans son existence comme nom ou idée,
ou mieux peut-être (pour utiliser le langage élaboré d’aujourd’hui) en tant que
"inconnu connu". Quand il ait apparu pour la première fois aux Etats
unis avec ses "Simulations" en 1983, les graines du discours de
Baudrillard (la logique de plus en plus généralisée qui fait que tous les
aspects de la société sont distillés dans un réseau d’information ;
l’indifférenciation entre public et privé; et la notion de criticalité devenue
problématique) allaient trouver un sol fertile parmi les artistes qui
cherchaient à traiter des mécanismes de la culture de masse et de sa vaste
circulation d’images en reproduction. Et pourtant le travail du théoricien
n’offrait au mieux qu’un parallèle provocant avec le leur, plaçant un point
aveugle dynamique sur le miroir qu’il tendait à la société et à ses
fonctionnements. Prenez son essai "Que faites-vous après l’orgie ?",
publié dans Artforum quelques mois seulement après la publication de
"Simulations" : Par des tournures allégoriques et poétiques (faisait
glisser la définition même de l’obscénité), le texte détourne les yeux de
l’art, ne cherchant jamais à l’expliquer, semblant aussi fictionnel
qu’analytique, tenant ensemble le brouillard et la lumière, présentant une
opacité impertinente rivalisant avec ce que disait Prince. L’ironie de la
situation est qu’une telle posture et son succès dans les cercles artistiques –
sa prolifération virale par la vertu d’une performante résistance à la
définition – ont donné moins une façon de considérer l’art qu’une manière de
mettre en relief les conventions admises de la présentation artistique. Et
cette qualité rend sans doute Baudrillard encore plus pertinent pour l’art
aujourd’hui, puisque sa dérision subséquente de la "conspiration" de
l’art semble être une parfaite réplique à l’émergence de la criticalité comme
style auto-légitimant au sein d’un art contemporain qui était en train de
proliférer – et qui est l’objet de spéculation financière – comme jamais
auparavant. Sa déclaration de la "nullité" de l’art ouvre de nouveau
un certain potentiel – autour de l’art, et dans le langage dans et autour de
l’art- là où autrement le plus souvent il n’y en a aucun.
* * * * *
Chris Kraus est écrivain et vit à Los Angeles.
Co-éditrice des éditions Semiotext(e), elle a organisé en 1996 les conférences
sur la "Chance" dans le désert en hommage à Jean Baudrillard.
Dans le casino de Whiskey Pete à
Primm, Nevada, durant le Colloque sur la Chance de novembre 1996, 400 personnes
se sont assises par terre, à 2 heure du matin, pour écouter Jean Baudrillard
donner une conférence sur la Mort du Réel. A cause des drogues, de l’heure
tardive, de l’accent français prononcé de Jean, de la traduction bâclée, et le
fait que peu d’entre nous étaient des philosophes aguerris, les gens ici réunis
entendaient au mieux un mot sur cinq. La réaction était extatique. Jean portait
une costume lamé or de Liberace, et bien qu’il fut gourou bien malgré lui, il
était disposé à accepter ce que le public lui donnait : un amour pur,
inconditionnel et sans mélange. Imaginez, Johnny Cash en train de se produire à
la prison de Folsom. (Nous étions prisonniers de notre très haut sens de
l’ironie). Le facteur Père Noël. Baudrillard était comme William S. Burroughs à
la fin de sa vie – une de ses rares figures publiques dont la présence véhicule
une promesse de bonheur au-delà de tout contenu littéral, au-delà de tout effet
de mode. Ses livres étaient écrits en aphorismes – le genre de textes dont
chaque page est marquée par un Post-it, chaque phrase soulignée. Pour ses
dernières apparitions publiques à New York en novembre 2005, des centaines de
jeunes gens faisaient la queue dans la rue. Il était visible qu’ils ne venaient
pas uniquement écouter ses étourdissantes conférences sur Abou Graïb, mais pour
pouvoir dire des années plus tard : j’y étais, j’ai entendu Jean Baudrillard.
Modeste, indépendant, l’humour dévastateur, le travail de Jean rendait compte
de l’urbanité perdue du milieu du 20ème siècle tout en parlant du futur et dans
le futur. Ses écrits décrivaient le présent avec une acuité à couper le souffle
sans jamais devenir programmatique. Pas étonnant que les fans se soient amassés
autour de lui. Gaiement nihiliste, le travail de Baudrillard nous donnait les
moyens de transformer nos propres et vagues perceptions en quelque chose de
plus grand, plus systémique, et totalement cristallin.
* * * * *
Michael Silverblatt, "le meilleur lecteur
d’Amérique" selon Norman Mailer. Il présente et produit sur la radio
publique la grande émission littéraire Bookworm.
Lorsque j’ai lu pour la première fois
"Simulations" de Baudrillard, dans Sémiotext, sa toute première
édition américaine, j’ai été stupéfait par sa capacité à faire ressurgir un
souvenir enterré.
Quand j’avais dix ans, en 1962, ma
mère travaillait pour une entreprise appelée Simulmatics. Leur projet, soutenu
par le gouvernement américain, consistait à recréer un village vietnamien par
simulation informatique et à définir la propagande la plus efficace possible
pour pousser les Vietcongs à la reddition.
Ce projet top secret n’a jamais été
évoqué dans la presse américaine. Le livre de Baudrillard avait le don d’expliquer
un secret bien gardé. Le talent de Baudrillard était de traiter l’information
et d’utiliser ses résultats pour créer la sensation du présent tel qu’il surgit
dans le futur. Son oeuvre a l’immédiateté du fait et la résonance de la science
fiction.
Michael Tolkin, écrivain et scénariste de Los
Angeles. Il est notamment l’auteur de "The Player", adapté au cinéma
par Robert Altman.
Sophie Calle est venu à Los Angeles
au début des années 80. Elle photographiait les anges de la cité des anges, et
quelqu’un nous a présenté l’un à l’autre. Elle est venue chez moi et a pris des
photos de quelques anges en plastique bon marché, simples et sans peinture, que
ma femme et moi conservions sur un mur du living room. C’était le seul
"mémorial" que nous pouvions tolérer après deux fausses-couches. Au
cours de la conversation, je lui ai dit que j’étais en train de lire
Baudrillard, et quelques années plus tard, sans avertir, Baudrillard m’a appelé
lors de son séjour à Los Angeles.
Je l’ai emmené faire le tour des
studios d’Universal City. Cet endroit est-il connu en-dehors des Etats unis ?
Il faudrait une encyclopédie pour montrer son importance. Après Disneyland,
c’est la plus grande attraction touristique de Californie. Imaginez
"Movieland" comme une zone de Disneyland entre
"Fantasyland" et "Tomorrowland". Le clou du tour est un
voyage en tram à travers les véritables studios d’Universal. Des millions de
personnes font le tour chaque année. Pour rendre les choses parfaitement
baudrillardiennes, le tour passe devant les faux-décors dessinés pour
ressembler à de vrais décors de cinéma. Passant devant une demeure de
plantation qui n’était que façade, avec rien derrière, le guide expliqua,
"Ceci est une façade. Est-ce que quelqu’un dans le bus sait ce que
"façade" veut dire?" Baudrillard ne répondit pas.
J’ai écrit ma seconde nouvelle
"Accident de parcours", après avoir lu deux de ses essais, sur
lesquels je n’arrive pas à mettre la main ce matin. Le premier décrivait un
crash d’avion en France et la récente profanation des corps alors qu’ils
étaient collectés et rassemblés. Le deuxième était celui qui démarre sur la
question "Pourquoi y a-t-il deux tours au World Trade Center ?"
Quelle honte que tant des acolytes
américains de la French Theory soient des pervers fous détruits par leur propre
confusion chic et pour lesquels le malentendu tient la place de la
pornographie, mais je ne pense pas que ce soit la faute de Baudrillard. Je ne
le connaissais pas très bien, mais il était très clair quand il parlait avec
son grand sens de l’humour. Je garde en moi cette pensée du "Crime
Parfait" :
"La règle absolue est de
rendre plus que nous n’avons reçu. Jamais moins, toujours plus. La règle
absolue de la pensée est de rendre le monde tel qu’il nous a été donné –
inintelligible. Et, si possible, de le rendre encore un peu plus
inintelligible”.
* * * * *
Lawrence D. Kritzman, professeur de français et de
littérature comparée à Dartmouth (USA). Auteur de nombreux ouvrages sur la
littérature de la Renaissance et la pensée intellectuelle française.
Agent provocateur Jean Baudrillard
a été témoin ironique des évènements médiatisés des temps modernes. En rejetant
la transcendance de l’Histoire, il s’est déclaré partisan de “l’immanence de la
vie quotidienne”. Inspiré par la société de spectacle de Guy Debord et de
l’oeuvre d’art à l’ère de la reproduction mécanique de Walter Benjamin,
Baudrillard a mis en lumière la fonction séductrice de la simulation dans les
médias et la nécessité de démystifier l’illusion du réel. Soulignant la qualité
aléatoire des objets, Baudrillard a reconnu l’importance de la cyberculture et
la virtualité dans l’énigme constituant la dimension symbolique du monde
contemporain. Dans cet univers postmoderne auquel nous n’avons pas de véritable
accès l’image devient référent et la réalité devient insaisissable.
Penseur inclassable, Baudrillard
prévoit la mort de l’intellectuel public universel et le déclin de l’économisme
marxiste. Critique incontournable des intellectuels de la gauche qui se croient
capable de changer la vie, Baudrillard suggère que nous avons survécu au pire.
Au lieu de voir les masses comme victimes d’une idéologie dominante, il les
perçoit comme les complices de cette pourriture sociale. Plus de rêves
révolutionnaires, plus de métadiscours épique. Dans ce monde à l’envers
Baudrillard nous a mis en garde contre le discours totalitaire du Bien-Etre.
En terre américaine Baudrillard a
eu une influence importante dans plusieurs domaines de savoir : théorie
critique (philosophie et sociologie), étude des medias, cinéma, architecture,
et photographie. Il inspire des artistes ainsi que des cinéastes comme le
témoigne “Matrix”. C’est grâce à Sylvere Lotringer, directeur perspicace de la
revue Sémiotext(e), que l’oeuvre de Baudrillard a été découvert par un public
américain. Ayant fait la connaissance des artistes de l’avant-garde comme Andy
Warhol pendant ses séjours à New York, Baudrillard flâne dans les archives des
musées Whitney et Guggenheim où il découvre dans la creation artistique les
modèles tropologiques de l’excès dans sa propre écriture.
Attiré par les splendeurs et
misères de notre nouveau monde, Baudrillard a découvert chez nous l’origine de
la modernité; l’Europe pour lui n’est que la version soustitrée d’une réalité
secondaire. Depuis 1990 Baudrillard est devenu parfois (injustement) victime de
l’établissement néo-conservateur américain qui a critiqué ses essais. Dans La
Guerre du Golfe n’a pas eu lieu (1991) Baudrillard prétend que la première
guerre en Iraq, produit par “une surenchère de performances technologiques”
n’en était pas une car il n’y avait pas de sacrifices. Attaqué comme agent de
l’ennemi, Baudrillard devient symbole de l’antiaméricanisme français et
nihiliste devant la tradition des lumières. Réfutant, dans un autre contexte,
la pensée scientiste traditionnelle, Baudrillard est accusé par le physicien
américain Alan Sokal d’être une imposture intellectuelle (symptôme du
soi-disant “cancer” attaché à la French Theory) par son désir de rendre la
réalité problématique. Son article dans Le Monde, où il décrit l’effondrement
des tours du World Trade Center le 11 septembre comme quelque chose que “nous
avions tous rêvé”, est perçu par certains comme symptôme d’un manque de
sensibilité pour cette tragédie américaine. Rien de telle. Son analyse du
terrorisme en tant que fracture de la seule puissance mondiale se manifeste au
niveau symbolique dans un système où la mort est exclue. Oubliant que le
messager n’est pas forcément le message, ces critiques ne considèrent pas la
nécessité d’avoir une altérité irréductible inscrite dans un contexte
théorique.
L’insolence de cet esprit critique
dévoile la liberté d’une pensée ironique qui séduit par la puissance de la
parole. Engagement paradoxal d’un poète qui se prend pour sociologue et qui
fait de la théorie une chose étrange et provocatrice.
* * * * *
Eric Gans, professeur de français à l’université de
Californie (Los Angeles). Il édite la revue Anthropoetics.
Lorsque j’ai connu Jean Baudrillard
en 1976, il avait déjà enseigné à San Diego, et peu de séduction était
nécessaire pour l’attirer à Los Angeles l'année suivante. Je regrette n’avoir
pu l’y faire revenir tous les ans. De tous les intellectuels français, Jean
était le plus simple, le plus chaleureux, le plus facile à vivre. Il était le
grand théoricien de la société de consommation, celui qui l’a affranchie de
l’analyse purement négative de Veblen et de l’école de Frankfort. Parmi ceux
qu’on pourrait qualifier de postmodernes, c’est Jean qui méritait à la fois le
plus et le moins ce titre . Le plus, parce qu’il poussait jusqu’au paradoxe son
refus de donner au référent la priorité sur le signe ; le moins, parce qu’il
refusait de conclure de la domination du signe à la domination tout court. Pour
lui, notre société post-industrielle a beau comporter dominateurs et dominés,
elle a pour vocation de différer la domination, sinon de la transcender. Le
jour où nous parviendrons à différer la tyrannie encore absolue de la mort,
nous aurons la joie de voir Jean revenir en simulacre parmi nous.
© Les Nouvel Observateur
Endnote
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