Jean Baudrillard (suite et fin)1
Les Humains Associés
(Humains Associés Website)
La mort est quelque chose de vital,
c'est le cas de le dire (rire); je ne parle pas forcément de la mort physique,
mais de l'opération symbolique de la mort, et le système, lui, cherche,
peut-être avec notre complicité quand même, à nous épargner cette sorte
d'épreuve-là. Mais si on échappe à la mort, on échappe forcément à la vie, il y
a une espèce de compatibilité totale tout de même, de réversibilité totale de
la vie et de la mort. Alors on échappe à l'une et à l'autre, en passant dans un
état de survie et c'est ce que nous allons faire à travers les clones et toutes
les possibilités de synthèse d'organes, etc. On pourra recréer un corps,
perpétuer un individu à travers ses propres cellules. Donc, c'est un état de
reconduction à l'infini de quelque chose, de la vie, mais ça n'est plus... c'est
une vie qui ne connaîtra plus la mort, l'illusion de la vie. Cela veut dire
aussi qu'au-delà de la fin, il n'y a plus cet indéfini, on est dans une espèce
de perpétuité, mais une perpétuité du même, alors il n'y a plus d'altérité,
plus de mort, plus de double, on a perdu son ombre, on est devenu transparent,
immortel, mais le prix à payer est très cher.
Partout dans le monde déferle une
vague d'exclusion: stéréotypes de l'étranger, anxiétés et peurs de l'autre,
sont marqués par une appréhension sourde de l'avenir. Ces idéologies sont
caractérisées par un certain regard mythique sur un passé lointain. Quel futur
pour les marginaux?
Les marginaux, ça c'est un
problème, mais est-ce que la marge existe encore? Le problème de cette nouvelle
forme d'exclusion, c'est que nous ne sommes plus dans une société comportant
des marges qui auraient une forme d'existence singulière, qui peuvent trouver
éventuellement leurs sous-cultures, etc., des périphéries qui proposent des
espaces alternatifs, même si c'est celui de la pauvreté, mais de la pauvreté
intégrée.
Le problème avec cette société, est
qu'elle est intégriste. Nous sommes dans des sociétés intégristes. On parle de
l'intégrisme musulman qui est une chose religieuse, visible, mais dans sa
structure, notre société ouverte, est intégriste, c'est-à-dire qu'elle ne
ménage plus du tout d'espaces alternatifs. Tout le monde est sensé suivre le
même mode, les réseaux, la circulation des choses, etc. Le fait d'avoir résorbé
ses marges est un signe pour un système et ce n'est pas un très bon symptôme.
C'est-à-dire que le système se sature, il absorbe tout, il résorbe tout et à ce
moment-là, il ne peut plus que s'expulser de lui-même. Enfin personne n'arrive
plus à s'en expulser, on ne trouve plus la vitesse de libération, si je puis
dire, comme un projectile qui ne peut s'évader, chacun est là, lié. À partir de
là, se produisent des formes d'abréactions violentes... Il faut bien que
quelque part, il y ait une forme de réversion, de réaction et ça peut prendre
des formes évidemment incohérentes ou des formes de projections, d'exorcismes.
Nous sommes dans des sociétés à la fois intégristes, intégrationnistes et
exorcistiques. Il y a forcément des choses à expulser, il y a un déchet
considérable; si le système veut absolument tout intégrer, ça finit par donner
des formes d'expulsions, de forclusions, d'exterminations.
Le passage au troisième millénaire
coïncide, pour nous Européens, avec l'intégration continentale. S'agit-il
plutôt d'un mot que d'une réalité?
Oh! Oui! Pour moi, il s'agit, en effet, d'une chose en trompe l'oeil, d'une
forme d'intégration, en termes de discours, de fantasme, de réconciliation
historique d'une Europe qui a toujours été divisée. À mon avis, c'est là aussi
quelque peu une forme d'exorcisme (rire); plus le discours de l'Europe
s'harmonise, plus les textes se succèdent les uns aux autres, plus les
événements européens vont exactement dans l'autre sens.
L'unité, oui, se fait abstraitement
dans une espèce de vague, de flou, où toutes les exceptions coexistent, parce
qu'en réalité, l'Europe se fera au prix de l'exemption d'Un tel pour la
monnaie, etc.; chacun aura ses privilèges particuliers, ça ne changera pas
grand-chose. Mais surtout, les événements européens sont malheureusement en
contradiction totale avec cette velléité de donner l'image d'une fédération
historique. En plus c'est paradoxal, puisque c'est le moment où les grands
empires s'effondrent, y compris celui de l'Ouest comme celui de l'Est. Et nous,
nous sommes en train d'essayer de fonder une unité fédérative, une sorte de
nouvel empire. Mais, par exemple, on voit à l'Est resurgir toutes les ethnies,
les conflits linguistiques, etc., sur la base d'un effondrement, ce qui est
relativement logique: l'empire s'effondre et tout resurgit des singularités qui
y étaient enfermées.
En Europe c'est le contraire, on
voit resurgir, de plus en plus vite, toutes les singularités, les
dissociations, tous les provincialismes, etc., au fur et à mesure que
l'unification se fait. Au fond, c'est sur la base de l'unification que les
choses se divisent en réalité. Alors qu'au moins à l'Est, elles se divisent sur
la base d'un effondrement. Par exemple l'Allemagne est un cas très exemplaire
pour ça, puisque aujourd'hui le véritable conflit, le problème très grave qu'il
peut y avoir, vient de la réunification de l'Allemagne, c'est qu'il semble
qu'il y ait plus d'étrangeté, d'altérité, de conflits entre les deux
Allemagnes, qui existent toujours vraiment, depuis que le mur est tombé,
qu'avant que le mur n'existe. Ne poussons pas trop loin, mais cette situation
européenne est très paradoxale, il y a une espèce de volontarisme historique de
mettre en place une institution... je ne pense pas qu'elle puisse exactement et
précisément correspondre à un mouvement historique, elle ferait peut-être
plutôt partie de la gestion des déchets de l'histoire.
L'événement le plus marquant de ces
dernières années, dans le domaine de l'art visuel, est l'extinction des
avant-gardes, nées historiquement de la disparition de l'acheteur. Peut-on se
demander, quel est le rôle de l'art visuel dans un monde qui gît sous le
triomphe de l'image "indifférente"?
Oui, tout le problème de l'art,
c'est qu'il se trouve affronté à un statut de l'image qui lui a échappé,
c'est-à-dire ce qu'il pouvait y avoir justement dans l'art, la puissance de
l'illusion dont nous parlions tout à l'heure, cette possibilité de défier le
réel, de créer une autre scène que celle du réel.
À partir du moment où tout est
devenu visible, où tout est dans la visualité, où toute chose accède à l'image,
tout est donc immédiatement matérialisé dans l'image; il y a de moins en moins
de place, effectivement, pour une autre symbolique qui toucherait aux formes,
qui jouerait avec une forme, une forme de jeu relativement arbitraire qui ne
répondrait que de lui-même, etc. Ça c'est très, très difficile aujourd'hui;
malheureusement la disparition des avant-gardes, ne signifie pas la disparition
des arrière-gardes, c'est plutôt même le triomphe, d'une certaine façon, de
l'arrière-garde... Mais ce ne sont pas des groupes, c'est le fait que l'art
entier se trouve lui aussi assigné à récapituler un peu toutes les formes
antérieures, à refaire l'histoire de l'art à l'envers et à gérer tout son
passé, ça c'est un problème au fond.
Connors appelait cela le rapt de
l'art moderne, c'est-à-dire cette façon de reprendre toutes les formes dans une
juxtaposition, une mosaïque chaotique. Par exemple en mettant dans un même
tableau la femme du Déjeuner sur l'herbe et les Joueurs de cartes de Cézanne.
Bref, on peut faire n'importe quoi sur le mode relativement ludique, ironique.
Cette forme de résurrection post-moderne - telle que l'ont pratiquée les
simulationnistes de New York, qui ont tellement pris ce simulacre et la
simulation pour référence, qu'ils n'ont fait que gérer la peinture comme une
machine du simulacre, une pure référence avec elle-même - a, d'une certaine
façon, là aussi perdu sa finalité.
Donc la distinction entre l'art et
la production d'images communes, banales, est de moins en moins nette. Le seul
au fond à avoir pris acte et à gérer avec radicalité cette banalisation totale
de l'esthétique, à être passé de l'autre côté de l'esthétique, c'est Warhol. À
mon avis, en dehors de lui, on a affaire à toutes sortes de formes artistiques,
esthétiques, qui, quelque part aujourd'hui, sont plus animées par la
désillusion. On a l'impression que même les artistes ne croient plus à
l'illusion esthétique, que l'illusion esthétique est morte, qu'ils sont en
train de gérer la décomposition de leur propre instrument de vision.
Disparition de l'art, dont la fin déjà annoncée par Hegel date de loin. La
disparition de la dimension esthétique, cet événement a été géré pendant,
disons, un siècle et demi. Tout l'art moderne est l'histoire d'une disparition,
d'une destructuration, d'une déconstruction de l'art.
Mais maintenant c'est fini, le
processus est arrivé au-delà de son terme, nous sommes aussi au-delà de la fin.
Maintenant, nous ne sommes plus qu'en train de recycler. Recycler effectivement
les vestiges des formes passées, c'est l'impression que cela me donne, à part
sans doute quelque exceptions. Mais le problème du passage au-delà de
l'esthétique est: qu'y a-t-il au-delà de l'esthétique? Y-a-t-il encore une
illusion autre que l'esthétique?
Contrôler et influencer le monde
environnant selon sa propre volonté, clef de la libération de la peur de
l'inconnu, a engendré le risque d'une séparation nouvelle entre la nature et
l'être humain. Quand la complexité et la quantité de phénomènes dépassent un
certain seuil critique, peut-on se retrouver confronté à une barrière
d'incompréhensibilité du monde extérieur, de l'ingéniérie génétique, de
l'influence dévastatrice des déchets, etc.?
Oui, le problème est un peu le
même, c'est-à-dire qu'effectivement, à force de maltraiter la nature, de
l'exploiter, d'en tirer toute l'énergie possible, etc., nous avons fini par la
transformer en déchet virtuel. Mais la nature n'a pas de privilège dans ce
sens-là, nous faisons tous partie de ce déchet virtuel (rire), étant donné que
les forces humaines, productives, etc., subissent le même sort que les éléments
naturels.
Il y aurait peut-être un risque
justement aujourd'hui avec le problème de l'écologie, à le circonscrire dans la
nature, alors qu'il est total. Là, il y a le risque qu'on veuille sauvegarder
quelque chose qui est sans doute déjà perdu et que le défi soit de vouloir, au
moment où les choses sont perdues, accorder un droit d'existence à ce qui
n'existe plus (rire). C'est ce qu'on fait avec l'individu humain, c'est ce
qu'on fait aujourd'hui avec la nature. Nous allons lui accorder un droit de
partenariat, une espèce de contrat naturel, etc., où l'on va essayer de se
réconcilier avec quelque chose qu'on a, au préalable, déjà détruit ou
discrédité. Il me semble, dans ce sens-là, y avoir une ambiguïté terrible dans
le fait de spécialiser le problème de la nature et d'en faire l'objet d'une
pratique ou d'une discipline particulière appelée écologie; alors qu'il me
semble que la nature n'est pas destinée à devenir un sujet, avec lequel on va
avoir une espèce de communication. C'est une utopie qui me semble d'ailleurs
très ambiguë et politiquement très, très douteuse.
Il faudra aussi garder l'altérité
radicale de la nature, si elle existe, si elle peut encore l'être.
C'est-à-dire, au fond, ne pas se réconcilier avec elle, mais avoir avec elle
une relation duelle, antagoniste. Il me semble que là, la nature peut récupérer
une énergie propre et il ne s'agit pas que nous la rendions compatible avec nos
objectifs, ou bien que nous essayions de la reconstituer artificiellement, ni
que nous la sauvegardions artificiellement, etc. Il y a un risque que cette
entreprise ne change pas grand-chose au problème. Ceci dit, je ne vois pas
comment retrouver la nature en tant qu'objet. Je sais que c'est paradoxal et
que c'est mal accepté de ne pas vouloir faire de la nature un sujet, mais la
nature n'a pas à être sujet. Déjà, nous croulons sous notre subjectivité
malheureuse, alors ce n'est pas la peine de faire de la nature un sujet malheureux.
En plus, il vaudrait mieux essayer, à la limite, de la retrouver comme objet,
c'est-à-dire comme quelque chose d'irréductible, mais qui a son énergie propre.
De plus en plus de personnes vivent
en dessous du seuil de pauvreté et dans un environnement dégradé. Est-ce que la
représentation de la richesse des autres est le seul rêve qui leur soit permis?
Pour tous ceux qui en sont privés? Oui.
Ah! ça, je peux difficilement répondre à leur place. Je crois que c'est un rêve
qu'on leur a, en partie, inculqué. Mais est-ce vraiment dans la nature de
l'homme que de vouloir l'abondance, le bonheur et toutes ces bonnes valeurs
occidentales? Je n'en suis pas sûr du tout et je ne crois pas si facilement que
ce soit le rêve de ceux qui en sont privés. Je pense que les choses se passent
sur un mode beaucoup plus antagoniste, beaucoup plus radical que cela. Est-ce
que les peuples et les populations dépossédées n'ont qu'une envie, celle de
posséder ce que nous avons? Non, je crois qu'elles veulent notre mort. Je veux
dire que la rivalité, le défi, est un défi à toutes les valeurs occidentales.
C'est inextricable, à la fois il y a l'envie de posséder ce qu'on n'a pas et la
remise en cause radicale du principe même occidental de la richesse. Il n'est
pas sûr que l'instinct le plus profond de l'homme soit de disposer du monde.
J'ai l'impression que c'est un enjeu symbolique, un défi symbolique beaucoup
plus profond que celui de simplement en venir au même niveau de richesse, etc.
On aimerait bien faire passer ce virus dans les autres pays...
Dans tous les bidonvilles, ou dans
les quartiers les plus sensibles, ils ont tous la télévision, ils n'ont rien
d'autre.
Oui, parce que c'est une façon de
donner aux autres des objectifs, d'ailleurs introuvables, qui bien sûr les
mobiliseront et les immobiliseront dans cette espèce de fausse perspective.
Mais profondément, je ne suis pas sûr du tout qu'ils aient intériorisé cette
perspective-là et qu'on ait réussi à refiler au monde entier nos idéologies,
nos valeurs, nos postulats, j'espère... Oui, il y a là une forme de
fascination. Mais le conformisme n'est pas forcément une adhésion à quelque
chose, ça peut être au contraire de pousser à la limite, de pousser à bout par
la conformité même, de pousser un système jusqu'à l'absurdité de ses limites;
notre système occidental n'est pas loin de rejoindre cette limite absurde et je
crois que le point mort de tout le reste du monde contribue largement à la
déstabilisation de notre système actuel.
© Les Humains Associés
Endnote