Jean
Baudrillard au-delà du réel1
Robert Maggiori
(Professor of
Philosophy, Lycée Couperin de Fontainebleau and Literary Journalist for Libération).
Le sexe, le langage,
les signes, la marchandise, la guerre ... Rien
n'a échappé aux analyses paradoxales du sociologue, mort hier à 77 ans.
Jean Baudrillard,
c'était la curiosité même. Il ne ratait rien, pas un livre, pas un article, pas
un geste, pas un paysage, une exposition, un film, une expression sur un
visage, une posture, un habit, un foulard, un logo, une ombre, un écran de
télévision, un bec de gaz, le macadam mouillé par la pluie, une pièce de
théâtre (Camille
Claudel, jouée par Charles Gonzales au Lucernaire lui donnera la plus
grande émotion de sa vie), un conflit politique, une guerre. Il semblait errer,
vagabonder d'un pas nonchalant, effleurer du regard toute chose, et toujours
prêt à sourire de tout, bonhomme.
En réalité, il
fixait les choses. Comme on fixe parfois ces images curieuses, de formes
géométriques entremêlées, qui soudain laissent voir autre chose un monstre,
deux corps enlacés, la barbe de Freud... que ce qu'elles étaient
censées donner à voir. Il pensait que la théorie «ne peut être
que cela : un piège tendu dans l'espoir que la réalité sera assez naïve pour
s'y laisser prendre». Aussi en plaçait-il partout, des «pièges». Mais, en
attendant que la réalité vienne s'y faire capturer, et se traduise en «prises»,
en concepts, il se servait de ses yeux, de ses mains, de ses oreilles, pour
tenter de prendre, voir ou entendre ce qui fuit sans cesse, éphémère et
sidérant, ce qui est à peine audible, la cacophonie «de ce qui arrive» sans
ordre ni plan, le brouhaha du monde. «Il faut fouiller le
ciel», disait-il, comme pour capter cette lumière venue d'astres morts
depuis longtemps, où ces «événements tellement lointains, métaphysiquement
lointains» qui, «n'éveillant plus qu'une légère phosphorescence sur les
écrans», doivent être agrandis comme une photographie pour être «vus», au
risque, évidemment, d'acquérir une «réalité» qui n'est pas la leur.
«Il faut faire
de la théorie un crime parfait»
Jean Baudrillard
aura été le sociologue des «événements étranges». Pour les capter, «il faut
faire de la théorie elle-même une chose étrange. Il faut faire de la théorie un
crime parfait, ou un attracteur étrange». C'est ce que Baudrillard a fait,
en usant de tous les styles et toutes les formes d'écriture, du paralogisme au
paradoxe, de la parodie à l'aporie, de la provocation à l'ironie, et en
devenant le penseur des missions impossibles y compris en faisant
s'autodétruire sa pensée dès qu'elle se systématisait , le vigile, parfois
cynique, de la pensée vigilante, attentif à capturer «la dernière lueur
qu'envoie la réalité avant de disparaître», ou, reconnaissait-il, le
tenant d'une «analyse irréaliste des événements irréels».
Germaniste de
formation, la sociologie de Jean Baudrillard il riait, lorsqu'on évoquait «sa
sociologie» s'est donc caractérisée par une incroyable, et déroutante,
inventivité, et la création de concepts qui, pourrait-on dire, courent après
des faits sociaux devenus fluides, liquides, insaisissables, plus réels que
réels dans leur irréalité, plus fictifs que fictifs dans leur réalité. C'est
pourquoi on reconnaît tout de suite que l'on se trouve «chez Baudrillard» : un
monde peuplé de simulacres, de supraconducteurs, de stratégies fatales, de
surfusions, de virus, de proliférations et de contagions, de «terminaux
interactifs», et, justement, d'attracteurs étranges.
Etudes sur la
société de consommation
Ses premiers
livres, auquel il est resté fidèle en esprit, étaient à des années-lumière de
tout cela : à la lumière du structuralisme et de la sémiologie, ils
s'attachaient à réviser la théorie marxienne des besoins, comme le faisait en
Hongrie Agnès Heller. Par la suite, toute sa production fera date. Ses études
de la société de consommation, des nouveaux mythes de la communication et du
système des objets à l'ère de la domination de la haute technologie sont des
«classiques» : le Système des objets (1968), la Société de
consommation (1970), Pour une critique de l'économie politique du
signe (1972), le Miroir de la production (1973)... L'influence de
Roland Barthes, de Henri Lefebvre, de Guy Debord est assez sensible à cette
époque. Mais peu à peu Baudrillard devient Baudrillard, figure unique du
paysage intellectuel, qui s'intéresse essentiellement aux représentations, et,
avec un de ses ouvrages majeurs, l'Echange symbolique et la mort (1976),
montre le fonctionnement des systèmes d'échanges symboliques (ou de fin des
échanges) dans les sociétés développées. Dès lors, tout, tous les phénomènes
culturels, politiques, sociaux, esthétiques de la société moderne puis
postmoderne, s'ouvriront à sa réflexion.
«L'objet n'est
plus ce qu'il était»
Ce que Baudrillard
entrevoit, avant tout le monde, c'est la «révision déchirante» que
subissent et le principe de réalité et le principe de connaissance. «L'objet
n'est plus ce qu'il était», voilà, sous une formule sibylline, ce dont il
faut rendre compte, avec la conscience de ne pas pouvoir en rendre compte.
L'objet se dérobe dans tous les domaines et «n'apparaît plus que sous forme de
traces éphémères sur des écrans de virtualisation». Normalement, un
«objet», tel que la pensée traditionnelle le pensait, est susceptible de poser
devant lui un «sujet» ; est capable de s'inventer un dispositif qui
l'équilibre, de valeur et d'échange, de casualité et de finalité ; est capable
de jouer sur «des oppositions réglées : celles du bien et du mal, du vrai et du
faux, du signe et de son référent». Or rien de tout cela ne correspond
plus à «l'état de notre monde», qui n'est même plus en crise laquelle
suppose son lot de tensions et de contradictions faisant tout compte fait
fonctionner le système , mais est en proie à un «processus
catastrophique» de dérèglement de toutes les règles.
De là vient que
les phénomènes le réel et le fictif, par exemple , au lieu de s'exclure
s'ils sont contradictoires, de se compléter le cas échéant, de s'adapter ou de
se vérifier mutuellement, bref de «s'échanger», selon les règles de la
différence et du différentiel, selon ce que l'un ou l'autre n'a pas, finissent
l'un et l'autre par devenir «paradoxaux». Par entrer dans une phase de
dérive exponentielle, et donc par se grever aléatoirement de «sens», de la même
manière qu'un signe, n'ayant plus d'échanges avec la réalité qu'il signifie,
enfle, s'hypertrophie, prolifère, dérange tous les ordres, se multiplie tout
seul en métastases, jusqu'à tout signifier, ou rien. Tout alors est frappé par
une sorte de «principe d'incertitude», la vérité, le travail, l'information, la
richesse sociale, le sexe, le langage, la mémoire, le récit historique,
l'oeuvre d'art, l'Autre, la culture, la représentation, l'événement lui-même,
entre tout et tout, on a essayé d'établir des équivalences artificielles, en
n'arrivant, en fait, qu'à ajouter d'autres simulacres, des couches factices de
sens, de l'hyper, du cyber, des prothèses...
Son désir de ne
rien rater de la vie
Tout bouge et rien
ne s'échange. L'imposture et l'illusion deviennent plus vraies, le réel
disparaît sous l'hyperréalité... Les thèses paradoxales de Jean Baudrillard y
compris lorsqu'elles appelaient à Oublier Foucaul t ont choqué, agacé,
amusé, interloqué. Elles avaient une vertu cependant (si on ne veut pas parler
des vertus de Baudrillard, sa dignité à sortir de la misère dans laquelle il
était, à l'époque où il vivait dans une tour du XIIIe arrondissement, sa
gentillesse, sa disponibilité, sa curiosité, son désir de ne rien rater de la
vie, et surtout pas les omelettes aux cèpes !), que nul n'a jamais niée : quel
que soit le sujet abordé, Jean Baudrillard disait toujours quelque chose que
personne n'avait jamais dit. Il était obsédé, il est vrai, par une question
étrange : que faire quand les événements dépassent la vitesse du sens ?
© Robert Maggiori and Libération
Endnote