Les
Exilés du dialogue: La Généalogie De La Disparition1
Jean
Baudrillard
(Paris, France)
and
Enrique
Valiente Noailles
(Buenos Aires, Argentina)
Ne jamais chercher l’autre dans l’illusion
terrifiante du dialogue.2
Jean Baudrillard: C'est
Ie commencement de la fin, si j'ose dire. Les choses sont réalisées par Ie
langage, et en même temps court-circuitées par lui. Ainsi de la lutte des
classes. Quand Marx en énonce Ie concept, quand celui-ci affleure à la
conscience, historique, c'est que la phase sauvage de la lutte de classes est
déjà terminée. « Quand je parle du temps, c'est qu'il n'est déjà plus », disait
Apollinaire. C' est difficile à saisir, puisque, seIon la conception d'usage,
c'est là au contraire que l'histoire commence. Mais la genèse et Ie destin des
idées est plus complexe. La réalité existe de par le langage, puis, tout doucement,
a l'ombre du langage, elIe cesse d'exister. Sans doute en est-il de même pour
Ie concept tout récent de mondialisation, qui, s'est toue à coup lui-même
mondialisé. Cette soudaine diffusion ne voudrait-elle pas dire qu'elle est au
fond achevée, et qu'on est en train de passer à autre chose?
Enrique Valiente Noailles: C'est bien, cette idée, ça se matérialise et s’achève en quelque sorte.
C’est aussi le soupçon de Hegel: la philosophie apparaît seulement lorsque la
réalité a accompli et terminé son processus de formation. Ce n’est qu’au début
du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol.
Baudrillard: La mondialisation est là depuis longtemps,
dans les affaires, la finance, la culture, la drogue, les moeurs, la musique,
la pornographie (sans doute la première extension «mondiale »). Ce qui est
nouveau, c'est que l’on en a inventé le concept (et du coup celui
d'antimondialisation). C'est un moment décisif que celui de l'invention du
concept – celui de l'inconscient chez Freud ou de la lutte de classes chez
Marx. Mais ce moment d'apparition est aussi celui d'un début de disparition,
du commencement de la fin de ce qu’il désigne. C'est en effet comme la
philosophie chez Hegel, qui apparaît au crépuscule. Sommes-nous déjà au crépuscule
de la mondialisation? Ainsi, l'apogée de la mondialisation serait scellé par
I'evénement de sa fin – en l'occurrence, Ia destruction des Twin Towers, qui en
étaient l'emblème. Événement survenu
d'aiIleurs peu après l'avènement du concept. Tout comme la chute du mur de Berlin inaugurait la fin d'une certaine histoire, celIe qui précédait justement l'ere du
mondial. Mais quelle situation nouvelle inaugure l'événement du 11 septembre?
C' est un fait paradoxal que toutes ces choses qui, une fois consacrées par Ie
concept, c'est-à-dire comme valeur nominaIe, s'évanouissent du même coup comme
réalités. Quand elles deviennent Ie leitmotiv ou la référence obligée d'une
culture, c'est alors qu'elles sont en train de disparaître. Les vaIeurs ne
brillent ainsi que sur leur déclin, et même parfois, comme les étoiles mortes,
leur lumière ne nous parvient que lorsqu'elles n'existent déjà plus. La pensée,
elIe aussi, comme Ie Messie de Kafka, arrive toujours avec un temps de retard.
Tel est Ie destin de la valeur (economique, morale ou politique). Apres leur
moment d'assomption, qui fut celui de I' universel, au elles étaient garanties
par une sorte de fonds or, et d'équivalence transcendante, elles tombent dans
l'extase de la valeur, où elles ne s'échangent plus contre rein, mais où eIles
circulent de plus en plus vite, et tournent de plus en plus vite sur leur
orbite – c’est Ie stade paroxystique de I'indistinction de toutes les valeurs. La
sexualité pourrait faire l'objet de Ia même analyse. Du moment où elle est
partout nommée et repérée, c' est pour elle la phase terminale.
Noailles: il se peut que Ie fait de nommer soit la forme la plus
secrète du rétroviseur (McLuhan disait qu’une époque ne pensait qu'en
rearview). Le langage serait-il une forme du désespoir face à ce qui disparaît,
tout en étant un agent de cette disparition? Le langage balance-t-il, comme Ie
monde, entre la récupération de ce qui est en voie de disparition et l'anéantissement
de ce qui se veut unilatéralement réel?
Baudrillard: L'histoire aussi, dans ce sens-Ià, on se Ia projette
rétrospectivement. Tous ces concepts fondateurs ne se fondent que sur Ies noms
qui les énoncent. C'est une sorte de généalogie de la disparition. Cela rejoint
aussi ce que Lacan disait du langage, que celui-ce n'est pas ce qui fait sens,
mais ce qui est Ià à Ia place du sens. Nous pensons naïvement au contraire que
là où il y a Iangage, il y a sens, alors que, quand Ie langage advient, Ie sens
n'est plus Ia véritablement. (Et réproquement d'ailleurs: quand Ie sens l’emporte,
Ie langage n'y est plus.)
Noailles: C’est peut-être Ie vide de quelque chose qui appelle
Ie langage à le nommer, quand cela commence à s’achever, c'est Ie vide qui
propose...
Baudrillard: …et c'est Ie langage qui dispose. Autrememt dit,
c'est quand les choses disparaissent que l’on cherche à les vérifier, que tout
Ie dispositif de vérification par Ie Iangage se met en marche. Et plus on vérifie,
plus la réalité s'estompe. C'est un effet paradoxal et pervers que la raison
ignore. Elle ne sait que prouver et fournir des preuves. Mais ce qui dans la vérité
n'est que vérité reIève de l'illusion. Avec Ie langage, Ies choses présentent
leur lettre de créance. Mais cela ne fait que tendre un miroir à leur
disparition.
Noailles: II y a deux paris. Le premier, comme on disait avant,
c’est que tous les grands concepts – L’inconscient, l’histoire, etc. – sont
inventés, its ne sont pas découverts. Mais ta thèse va encore plus loin: quand
Ie langage advient, ce qu’il nomme a détà disparu.
Baudrillard: Quand quelque chose se réfléchit et à partir du moment
où ça se réfléchit, c'est que cela ne se pense plus. Là où s'arrête la pensé, là
commence la réflexion. Cela rejoint la fable de Borges sur Ie Peuple des Miroirs.
Fable fantastique: Ies peuples vaincus sont condamnés par I'Empire à la réclusion
derriére les miroirs, où ils ne font plus que refléter I'image de leurs vainqueurs.
Mais un beau jour, ils se mettent à leur ressembler de moins en moins, et finalement
ils repassent de l'autre côté du miroir et envahissent l'Empire...
Noailles: Cest une histoire de révolte silencieuse.
Baudrillard: C'est toute I'histoire de la représentation. Ceux
qui sont condamnés à la ressemblance et à la representation sont les vaincus.
La représentation est une condition d'eclave. Pour se libérer, il faut briser
Ie miroir de la représentation. Derrière chaque image, derrière chaque représentation,
derrière chaque concept peut-être, il y a un vaincu, il y a un disparu. Mais
qui n'est pas mort, et qui attend de ne plus ressembler, de ne plus être un
simple reflet, et de resurgir victorieusement. On peut faire ici un détour vers
Ie politique: c' est exactement ce qui se passe quand les gens ne veulent plus être
représentés, quand ils n'acceptent plus cette ressemblance, cette « représentance
», ni d'être en quelque sorte assignés a résidence derrière Ie miroir. L'histoire
des Peuples du Miroir, c' est Ie destin des majorités silencieuses.
Noailles: Mais ce sont les politiques eux-mêmes qui, depuis
longtemps, ont fait allègrement leur deuil de la représentation!
Baudrillard: C'est vrai, l'Empire Iui-même, Ie système ne fonctionne
plus à la représentation. Mais, enfin, ce duel entre la représentation, Ia réflexion
et Ia pensée qui, elle, est au-delà de tout reflet, ce duel existe toujours.
Noailles: Alors le langage lui-même pourrait, outre une forme
primordiale du monde, n’etre que Ie miroir de ce qui a disparu. Ou peut-être
un miroir qui retarde...
Baudrillard: Oui, une assignation des choses à résidence dans
leur concept même, dans Ie langage qui les nomme. Et l'Empereur serait quelque
chose comme Ie Maître du Iangage. Cependant, Ie langage Iui-même peut disparaître,
avec I'apparition des langages numériques – et Ie miroir lui-même disparaître,
avec l'apparition de l'écran.
Noailles: Si la forme reflétée disparaissait, il ne serait même
plus possible de briser Ie miroir. S'agit-il d'une disparition d'un autre
ordre, d'une extermination ?
Baudrillard: Oui, c'est la fin du jeu du monde et de la pensée,
du jeu du monde et du langage. Avec Ie stade virtuel de l'écran, qui efface Ie
stade du miroir, Ie monde et Ie langage disparaissent simultanément. Cette
fonction de distanciation qui est celle du langage, de se distinguer de Ia matérialité
par Ie concept, et d'être pourtant un fragment du monde, du monde matériel – et
sans qu'il y ait emprise de I'un sur I'autre, mais réciprocité de l'uI et de
l'autre – cette conjunction paradoxale extraordinaire, c'est elIe qui est en
danger. Avec l'organisation numérique et systémique, on est dans un dispositif
qui n'est même plus représentatif, mais purement opérationnel.
Noailles: Mais qui est en quelque sorte une autre matérialisation
du langage.
Baudrillard: Certes, mais dans des éléments extrêmement simples,
qui ne sont plus des signes, mais des chiffres. Un monde inerte qui ne te répond
plus que par une information stérilisée, c'est-à-dire expurgée de toute
connotation d'affect ou de sens. Dès lors, l'échange est vraiment impossible,
mais ce monde-là, celui du virtuel, ne se pose plus la question de I'échange
impossible, il a avalé son propre miroir, il a avalé sa propre référence, il
est à lui-même sa propre vérité. Plus de transcendance, donc plus d'interrogation.
On est vraiment devant ce que Hegel appelait « la vie, mouvante en soi, de ce
qui est mort ». Et qui, bien sûr, peut continuer indéfiniment, puisqu'elle est
au-delà des distances, au-delà des contradictions. Or, Ie langage est ce qui
maintient la distance. Le langage est
pour
qu'on ne puisse pas tout dire en même temps. Le computer, Ie logiciel
total, par contre, c'est la possibilité tout dire en même temps, de faire
simultanément toutes les opérations. Donc, Ie contraire absolu du langage.
Plus de négatif, plus de distance, tout peut se succéder par simple contiguïte...
Mais je me méfie un peu de mon jugement personnel et subjectif dans cette affaire
puisque je reste étranger à cet univers...
Noailles: Je m’en sers beaucoup, c'est comme un univers parallèle
qui n’annule pas la pensée, mais je comprends bien ce que tu dis. Comme dans Ie
cas des clones, c'est peut-être le rêve de créer un langage qui nous obéisse
complètement...
Baudrillard: Ce qui me frappe dans tout cela, c'est que tu es là
devant ton écran et tu fais tout comparâitre sur cet écran. Tu convoques les
choses, et elIes viennent. Toutes les informations sont là, en stock, elles n'attendent
que
d’être
mises à disposition. C'est exactement l'inverse de la conception que je
pourrais avoir de la fréquentation du monde, de son apparition, de l'éventualité
que les choses arrivent ou n’arrivent pas. Cette sorte de surprises et d'événements
à laquelle tu ne commandes pas. Que la liberté soit d'avoir tout à sa
disposition est un contresens absolu. Paradoxalement, alors que tout est possible,
et parce que tout est possible, j'y vois la fin de toute souveraineté, celle du monde et la mienne. De plus, cette circulation incessante, qui correspond à un
immobilisme mental, répond aussi, sur Ie plan physique, à une redoutable
immobilisation du corps. Le corps spectral du virtuel est lui-même virtuel, il
n'en est plus un. Devant I'écran, Ie corps est inutile. Les seuls êtres adéquats
à ce système de fonctionnement sont des clones, des automates ou des robots.
Car il n'y a pas besoin d'être un humain pour faire cela, et même, il ne faut
plus l'être.
Noailles: Ne serait-ce pas un autre peuple du miroir ?
Baudrillard: Tout à fait. Avec cette obéissance parfaite au commandement
cybernétique, on retrouve exactement la fable de Borges, mais transposée du
miroir à l'écran. Ce n'est plus la ressemblance forcée du miroir, c’est l'obéissance
et la juridiction virtuelle totales de l'écran. D'ailleurs, pour suivre la
fable, on pourrait se demander ce qui, vaincu, disparaît derrière l'écran, à l’image
des peuples du miroir!' ? Qu'est-ce qui, dans Ie virtuelle, a succombé et se
voit condamné à l’exil (et qui, peut-être, à la différence de la fable, n’a
plus aucune chance de resurgir) ? Qu'est-ce qui est assigné, cette fois non plus
à la ressemblance et à la représentation, mais à la virtualité, à la
spectralité, à la présence immédiate en temps réel (sur les écrans) et à la
duplication illimitée (le clonage, qui est la forme illimiteé de la
ressemblance, de l'humain à ‘être de sa reproduction technique, pour parodier
Benjamin!) ? Il y a l'illustration de cela dans un récent fait divers. Un homme
passe une petite annonce sur Ie Net: il cherchait un homme de telle taille, de
telle allure, de telIe couleur d'yeux et de cheveux, exactement ses caractères
personnels – il cherchait son jumeau, son double, son clone. Par la voie du réseau,
il l'a trouvé. Et il l'a tué. Il se donnait ainsi Ie luxe de disparître, impunément
(il voulait disparaître, et il fallait qu'on Ie croie mort). Le clonage permet
ainsi Ie suicide « virtuel », il permet de se survivre tout en s'échappant à
soi-même. Pour ce qui est de cette résorption de l'humain dans l'écran du
virtuel, il n'est que de voir les receveuses et les employées des postes derrière
leur ordinateur. Jadis, elles faisaient des opérations manuelles, et même
mentales, maintenant, elles ont chacune leur écran. lncroyable, cette
distorsion entre les deux: l'ordinateur, et puis ces êtres humains. Car c'est
bien encore une espèce humaine, mais assignée à la virtualité, commes les peuples
de Borges à la ressemblance de leurs maîtres. Alors, pour échapper au devenir-prothèse
et pour continuer de vivre, elIes inventent toutes sortes de choses, elIes
mettent des fleurs sur leur computer – c’est comme de pleurer sur leur
tombe.
Il n’y a pas si longtemps,
deux amis, Jean Baudrillard et Enrique Valiente Noailles, se
recontrèrent à Paris, l’un venu de Buenos Aires, l’autre de nulle part. Ils
eurent un long entretien, sans objectif précis – c’était plutôt une façon de
frôler la métaphysique sans risqué de contagion. Ils lui donnèrent ce titre en
guise d’hommage en miroir à Bertolt Brecht, et, peu après, ils se séparèrent et
s’en furent chacun de son côté.
Endnotes