ISSN: 1705-6411
Volume 2, Number 2
(July 2005)
L’intelligence du Mal1
Jean Baudrillard
(Paris, France).
C’est donc par là qu’il
faut commencer, par l’intelligence secrète de la dualité et de Ia
réversibilité, par dire Ie Mal, comme dans un Théâtre mental de la
Cruauté.
Il ne faut
surtout pas confondre l’idée du Mal avec une quelconque existence
objective du Mal. Celle-ci n’a pas plus de sens que celle du Réel,
elle n’est que l’illusion morale et métaphysique du manichéisme,
telle qu’iI soit possible de vouloir Ie Mal, de faire Ie Mal, ou
encore de Ie dénoncer et de le combattre.
Le Mal n’a
pas de réalité objective.
II consiste
tout au contraire dans Ie de’tournement des choses de leur existence
« objective », dans leur retournement, dans leur « retour » (je me
demande même si on ne pourrait pas interpreter l’ « Éternel Retour »
de Nietzsche dans ce sens, non pas comme un cycle sans fin, non pas
comme une répétition, mais comme une réversion, comme une forme
réversible du devenir – die ewige Umkehr).
Dans ce sens,
tout comme Ia vengeance chez Elias Canetti, Ie Mal est automatique.
On ne peut
pas le vouloir, c’est une illusion et un contresens. Celui qu’on
peut vouloir, celui qu’on peut faire, et qui se confond la plupart
du temps avec Ia violence, Ia souffrance et Ia mort, n’a rien à voir
avec cette forme réversible du Mal. On peut même dire que ceux qui
pratiquent délibérément Ie Mal n’en ont assurément pas
l’intelligence, puisque leur acte suppose l’intentionnalité d’un
sujet, alors que cette réversibilité du Mal est celle d’une forme.
Et c’est au
fond la forme elle-même qui est intelligente: il ne s’agit pas, avec
le Mal, d’un objet à comprendre, il s’agit d’une forme qui nous
comprend.
Dans
l’intelligence du Mal, il faut entendre que c’est le Mal qui est
intelligent, que c’est lui qui nous pense – au sens où il est
impliqué automatiquement dans chacun de nos actes.
Car il n’est
pas possible qu’un acte, ou un langage, quel qu’il soit, n’ait pas
une double face, un revers, et donc une existence duelle. Cela
contre toute finalité, ou détermination objective.
Cette forme
duelle est irréductible, indissociable de toute existence, il est
donc vain de vouloir Ia localiser, plus encore de vouloir la
dénoncer. La dénonciation du Mal relève encore de la morale, d’une
évaluation morale.
Or, Ie Mal
est immoral, non pas comme un crime, mais comme une forme est
immorale. Et son intelligence elle-même est immorale – elle ne
prétend à aucun jugement de valeur, elle ne fait pas le Mal, elle le
dit.
L’idée du Mal
comme d’une force maligne, d’une instance maléfique, d’une
perversion délibérée de l’ordre du monde est une superstition
tenace.
Elle se
répercute au niveau mondial, dans la projection fantasmatique de
l’axe du Mal, et dans le combat manichéen contre cette puissance.
Tout cela
relève du même imaginaire.
D’où Ie
principe de prévention, de precaution, de prophylaxie du Mal: plus
que de morale ou de métaphysique, il s’agit aujourd’hui d’une
infection, d’une épidémie microbienne, de la corruption d’un monde
dont le Bien serait Ia fin prédestinée.
Un contresens
plus subtil est celui d’une hypostase du Mal comme réalité
indestructible, une sorte de scène primitive, de gisement de Ia
pulsion de mort.
La radicalité
du Mal serait celle d’une fatalité naturelle, toujours liée
d’ailleurs à Ia violence, à la souffrance et à Ia mort.
Ainsi cette
hypothèse de Sloterdijk, pour qui « Ia réalité de la réaiité, c’est
l’éternel retour de Ia violence ». Ầ quoi il oppose un « pacifIsme à
la hauteur de nos intuitions théoriques les plus avancées, un
pacifisme des profondeurs, qui partirait d’une analyse radicale de
Ia circularité de la violence, en déchiffrant Ies forces qui
déterminent son éternel retour ».
Donc, une
analyse radicale pour remédier au Mal radical.
Mais est-ce
qu’une analyse « radicale » peut avoir une finalité quelle qu’elle
soit?
Ne fait-elle
pas partie elle-mème du processus du Mal?
Quoi qu’il en
soit, la dualité et le Mal ne se confondent pas avec Ia
violence.
La forme
duelle, l’agôn, est une forme symbolique, et, en tant que
telle, elle serait beaucoup plus proche de Ia séduction et du défi
que de Ia violence. Plus proche de Ia métamorphose et du devenir que
de la force et de Ia violence.
S’il y avait
une force du Mal, une réalité du Mal, une source et une origine du
Mal, on pourrait s’y confronter stratégiquement avec toutes les
forces du Bien.
Mais si le
Mal est une forme, la plupart du temps profondément ensevelie, on
ne peut qu’en dégager la forme et ètre en intelligence avec elle.
Ainsi du
Théâtre de la Cruauté : dans cette extériorisation gestuelle et
scénique de toutes les possibilités « perverses » de l’esprit
humain, dans le cadre d’une exploration des racines du Mal, il n’est
jamais question de catharsis tragique, au contraire, ce qui importe,
c’est de jouer à fond de ces possibilités perverses et d’en faire
une dramaturgie, mais sans les sublimer ni les résoudre.
« Dire le Mal
», c’est dire cette situation fatale et paradoxale qu’est
l’enchaînement réversible du Bien et du Mal.
C’est dire
que la recherche irrésistible du Bien, Ie mouvement de la Réalité
Intégrale – car c’est cela, le Bien, le mouvement vers
l’intégralité, vers un ordre intégral du monde – est immoral. La
perspective eschatologique d’un monde meilleur est en elle-même
immorale. Pour Ia raison que notre maîtrise technique du monde,
notre approche technique du Bien étant devenue un mécanisme
automatique et irrésistible, tout cela n’est plus de l’ordre de la
morale ni d’une finalité quelconque.
Dire et lire
le Mal ne se confond pas non plus avec le nihilisme vulgaire, celui
d’une dénonciation de toutes les valeurs, celui des prophètes de
malheur.
Dénoncer Ie
contrat de réalité, ou le « complot » de la réalité, n’est pas du
tout nihiliste. Ce n’est pas du tout nier l’évidence, du type: «
Tout est signe, rien n’est réel – rien n’est vrai, tout est
simulacre », ou encore « le Réel n’existe pas! » – proposition
absurde, puisque, aussi bien, c’est une proposition réaiiste!
Autre chose
est de constater l’évanouissement du réel dans Ie Virtuel, ou de le
nier pour passer au-delà du réel et du Virtuel.
Autre chose
est de récuser Ia morale au nom d’un immoralisme vulgaire, ou de le
faire, comme Nietzsche, pour passer audelà du Bien et du Mal.
Etre «
nihiliste », c’est nier les choses à leur plus haut degré
d’intensité, et non dans leur version Ia plus basse. Or, l’évidence
et l’existence ont toujours été la forme la plus basse.
Si nihilisme
il y a, ce n’est donc pas un nihilisme de Ia valeur, mais un
nihilisme de la forme. C’est dire Ie monde dans sa radicalité, dans
sa forme duelle et réversible, ce qui n’a jamais signifié un pari
sur la catastrophe, pas plus que sur Ia violence.
Aucune
finalité, ni positive ni négative, n’est jamais Ie fin mot de
l’histoire.
Et
l’Apocalypse elle-méme est une solution facile.
Dire Ie Mal,
c’est dire que dans tout processus de domination et de conflit se
noue une complicité secrète, et dans tout processus de consensus et
d’equilibre, un antagonisme secret.
« Servitude
volontaire » et défaillance « involontaire », suicidaire, des
systèmes de puissance: deux phénomènes aussi étranges l’un que
l’autre, aux confins desquels peut se lire toute l‘ambivalence des
formes politiques. C’est dire que:
–
L’immigration, la question sociale de l’immigration dans nos
sociétés n’est que l’illustration plus visible et plus grossière de
l’exil intérieur de l’Européen dans sa propre société.
– Le
terrorisme peut s’interpréter comme l‘expression de la dissociation
interne d’une puissance devenue toute-puissante – violence mondiale
immanente au système-monde lui-même. D’ou l’illusion de vouloir
l’extirper comme un mal objectif des lors que, dans son absurdité
même, il est l’expression de la condamnation que cette puissance
porte sur elle-méme.
Que, donc,
tout comme Brecht le disait du fascisme (qu’il se composait à la
fois du fascisme et de l’antifascisme), le terrorisme se compose
tout ensemble du terrorisme et de l’antiterrorisme.
Et que, s’il
est l’incarnation du fanatisme et de la violence, il l’est de Ia
violence de ceux qui le dénoncent en même temps que de leur
impuissance, et de l’absurdité de le combattre frontalement, sans
avoir rien compris de cette complicité diabolique et de cette
réversibilité de la terreur.
La violence
qu’on exerce est toujours le miroir de celle qu’on s’inflige à
soi-même. La violence qu’on s’inflige est toujours le miroir de
celle qu’on exerce.
Telle est
l’intelligence du Mal.
Si Ie
terrorisme est le Mal – et il l’est certainement dans sa forme, et
non pas du tout dans l’acception de G. W. Bush, alors c’est de cette
intelligence du Mal dont nous avons besoin, de cette convulsion
interne de l’ordre mondial, dont le terrorisme est à Ia fois Ie
moment événementiel et le retour-image.
Endnotes
1
« L’intelligence du Mal » is reprinted from Jean
Baudrillard. Le Pacte de lucidité ou l’intelligence du Mal.
Paris : Editions Galilée, 2004 :135-139. The book
will soon be available in English translation (2005-2006)
Verso. Translated by Chris Turner.
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